Ukraine : quelle place pour l'indépendance ?

Article publié le 17 décembre 2013
Article publié le 17 décembre 2013

Ce qui se passe en Ukraine peut en­core et sur­tout se lire à la lu­mière de cer­tains jour­naux na­tio­naux dont l'encre n'est pas ma­quillée. Tan­dis que la jeu­nesse fait l'ob­jet de sé­vères re­pré­sailles, les oli­garques tentent plus que ja­mais de re­lé­guer les fon­de­ments d'une ré­vo­lu­tion dans la ru­brique faits-di­vers. Dé­cryp­tage.

Mardi 3 dé­cembre, le Pre­mier mi­nistre Aza­rov a of­fi­ciel­le­ment dé­claré la guerre aux ma­ni­fes­tants. Dans son dis­cours, il a sou­li­gné qu'il ne per­met­trait pas l'écla­te­ment d'une nou­velle Ré­vo­lu­tion Orange en Ukraine. Aussi a-t-il an­nocé qu'en re­pré­sailles, le ter­ri­toire de la Ga­li­cie (qui en­globe les ré­gions de Lviv, d'Ivano-Fran­kivsk et de Ter­no­pil) ne re­ce­v­rait pas de fi­nan­ce­ment en 2014. Cela im­plique l'ar­rêt des aides, des pen­sions  et des sa­laires des fonc­tion­naires, ainsi que la fin des bud­gets al­loués aux mu­ni­ci­pa­li­tés. De plus, le par­quet de Kiev somme les uni­ver­si­tés de four­nir les noms des étu­diants ma­ni­fes­tants. Les pré­si­dents de l'Univer­si­té na­tio­nale Ta­ras-Chevt­chenko et de l'Aca­dé­mie Mo­hyla de Kiev ont pour­tant dé­claré, en sou­tien à leurs étu­diants, qu'ils ne te­naient pas de tels re­gistres. Les Ukrai­niens craignent que ces ac­tions ne soient que les pré­misses d’une crise de plus grande am­pleur. Qu'en disent les mé­dias na­tio­naux ?

QUA­TRième pou­voir vs oli­garques

La plate-forme Vé­rité ukrai­nienne est la prin­ci­pale source d'in­for­ma­tions ob­jec­tives et im­par­tiales. De­vant l'im­pos­si­bi­lité de blo­quer cette page, les au­to­ri­tés en ont créé une autre sous le même nom, mais à une nou­velle adresse. Cette nou­velle plate-forme contient de fausses in­for­ma­tions et a donc pour ob­jec­tif la dés­in­for­ma­tion des Ukrai­niens. En début de mois, plus de 20 jour­na­listes ont été pous­sés à la dé­mis­sion de Kor­re­spon­dent, l'heb­do­ma­daire d'opi­nion rus­so­phone le plus lu du pays. A leur place ont été en­ga­gées des per­sonnes liées à Ri­na­t Akh­me­tov­, l'un des plus in­fluents oli­garques ukrai­niens.

Les mé­dias liés aux oli­garques et aux au­to­ri­tés uti­lisent tous les moyens à leur dis­po­si­tion pour opé­rer une ma­ni­pu­la­tion de très grande en­ver­gure. Un exemple d'in­for­ma­tion dé­li­bé­rém­ent faus­sée ? Cette photo d'un agent de Ber­ku­t (unité spé­ciale de la po­li­ce ukrai­nienne, ndlr) se pen­chant sur une fille in­cons­ciente : à pre­mière vue, il sem­ble­rait qu'il l'aide, mais en re­gar­dant le film d'où est tirée cette image il ap­pa­raît clai­re­ment qu'il la tire bru­ta­le­ment sur l'as­phalte... 

au­jour­d'hui vic­time, de­main cri­mi­nel

Qu'en est il pour les autres vic­times ta­bas­sées ? On les re­trou­ve dans un hô­pi­tal de Kiev où il sont soi­gnés sous l’étroite sur­veillance de la mi­lice. Ces der­niers, tout comme ceux qui n'ont été que lé­gè­re­ment bles­sés, se­ront trans­fé­rés di­rec­te­ment à la mai­son d'ar­rêt où ils se­ront in­cri­mi­nés et jugés im­mé­dia­te­ment pour pro­vo­ca­tions an­ti­gou­ver­ne­men­tales et at­taques en­vers les fonc­tion­naires des ser­vices spé­ciaux.  Le week-end der­nier, tout le monde trai­tait ces jeunes d'à peine vingt ans d' « en­fants lésés » alors qu'au­jourd'­hui ils sont de­ve­nus les boucs émis­saires du par­quet de Kiev. Une as­sis­tante de re­cherche à l'Uni­ver­sité de Ta­ras-Chevt­chenko m'a avoué : « J'ai peur que bien­tôt nous de­ve­nions une deuxième Bié­lo­rus­sie. Ou une nou­velle Corée du Nord »

Plu­sieurs ob­ser­va­teurs de ces der­niers évé­ne­ments se posent la même ques­tion : étant donné que l'op­po­si­tion était consciente des pos­sibles consé­quences du main­tien du gou­ver­ne­ment di­rigé par le pré­sident ukrai­nien, Vik­tor Ia­nou­ko­vitch, pour­quoi ce der­nier n'a-t-il pas été des­ti­tué ce mardi 3 dé­cembre ? La ré­ponse est simple mais dou­lou­reuse. Il faut sa­voir qu'en Ukraine ce ne sont pas les dé­pu­tés du Conseil su­prême d'Ukraine qui gou­vernent le pays, mais les oli­garques, Akh­me­tov en tête. Ils di­rigent d'im­menses pans de l'in­dus­trie na­tio­nale et ma­ni­pulent des sommes d'ar­gent as­tro­no­miques, ce qui leur pro­cure une in­fluence puis­sante sur les dé­ci­sions des plus hautes ins­tances du pou­voir. Or, ils ont dé­cidé que, dans le contexte ac­tuel, le tan­dem Ia­nou­ko­vitch-Aza­rov pou­vait en­core bien fonc­tion­ner et de­vait ainsi res­ter en place.

Les Ukrai­niens se de­mandent com­bien de per­sonnes se­ront vic­times de la ré­ac­tion des au­to­ri­tés face à leur appel au res­pect des lois consti­tu­tion­nelles. Le Pré­sident reste sourd à la voix de sa na­tion. Après sa vi­site en Chine, il s’est rendu en Rus­sie afin de dé­ci­der d’un plan d'ac­tion avec Vla­di­mir Pou­tine, comme il l'avait fait juste après son ar­ri­vée au pou­voir. Le Pre­mier mi­nistre Aza­rov, quant à lui, a adopté la tac­tique at­tri­buable au tsar Pierre le Grand qui se ré­sume en une phrase : « nous avons déjà un cou­pable, il faut main­te­nant trou­ver l'ar­ticle de loi qui pour­rait le condam­ner ».

Il ne faut pas ou­blier que la ba­taille entre les Ukrai­niens et le pou­voir n'est pas finie. Il est à craindre que les ma­ni­fes­ta­tions en Ukraine fi­nissent comme les pro­tes­ta­tions en Tur­quie : après une courte pré­sence à la Une des jour­naux, ces der­nières vont re­tom­ber dans l'ou­bli. De plus, dès que le monde re­gar­dera ailleurs, il se pour­rait que le terme « re­pré­sailles » ne de­vienne qu'un vague eu­phé­misme, sur les bords du Dniepr.

Cet ar­ticle a été pu­blié sur ca­fé­ba­bel en langue ori­gi­nale le 6 dé­cembre der­nier.