Ukraine : Petro et la chocolaterie

Article publié le 1 juillet 2014
Article publié le 1 juillet 2014

Il est mil­liar­daire, c’est un vieil ami de Pou­tine et c’est aussi le pro­prié­taire de Ro­shen, la 18ème plus grosse confi­se­rie du monde. Mais, Petro Po­ro­chenko, le nou­veau pré­sident de l’Ukraine, est-il vrai­ment l’élu qui peut cal­mer le conflit avec la Rus­sie et ap­pâ­ter l’UE ? Portrait.

L’Ukraine se trouve dans une si­tua­tion par­ti­cu­liè­re­ment dé­li­cate. 2013 s’est conclue par des pro­tes­ta­tions et des émeutes vi­sant l’an­cien pré­sident Vik­tor Ia­nou­ko­vitch et sa mau­vaise ges­tion des re­la­tions avec la Rus­sie et l’Union eu­ro­péenne. De­puis que Ia­nou­ko­vitch a été évincé, les choses sont al­lées de mal en pis : ten­sions éco­no­miques, an­nexion de la Cri­mée et ex­ten­sion du conflit. Le sa­laire moyen en Ukraine étant de seule­ment 177 euros par mois, les liens fi­nan­ciers avec les puis­sances que sont la Rus­sie et l’UE sont pri­mor­diaux. Petro Po­ro­chenko, an­cien mi­nistre du Com­merce et du Dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique, est of­fi­ciel­le­ment de­venu pré­sident le 7 juin der­nier, dans l’es­poir d’un ave­nir meilleur pour le pays. Après avoir pro­mis de mettre fin au conflit et de main­te­nir les liens avec ses deux voi­sins, Po­ro­chenko s’est re­trouvé dans une im­passe : son ces­sez-le-feu est parti en fumée et la si­tua­tion semble de moins en moins sous contrôle. En tout cas cer­tai­ne­ment moins que ce qu'il au­rait voulu.

Le 27 juin, Po­ro­chenko a signé un ac­cord d'as­so­cia­tion avec l'UE, mais com­ment cet homme d’af­faire et homme po­li­tique est-il sensé s’en­tendre avec tout le monde tout en s’as­su­rant d’avoir sa part du gâ­teau ? 

la flexi­bi­lité, sa marque de fa­brique ?

Élu dé­mo­cra­ti­que­ment la nette vic­toire de Po­ro­chenko a sur­pris l’Ouest. Pour­tant, l’évic­tion d’un autre homme po­li­tique riche, très proche du gou­ver­ne­ment, était bien ré­cente. En effet, au vu du cli­mat éco­no­mique dif­fi­cile pour tous les Ukrai­niens, le choix de Po­ro­chenko, pro­prié­taire d’un vé­ri­table ma­noir juste à l’ex­té­rieur de Kiev et dont l’em­pire est es­timé à 1,3 mil­liard de dol­lars, ne semble pas le plus ap­pro­prié. On ne pou­vait tou­te­fois pas an­ti­ci­per le choix des élec­teurs, et sa vic­toire écra­sante a été per­çue comme un élé­ment concret en fa­veur du chan­ge­ment.

Sa re­la­tion avec la Rus­sie est com­plexe. Certes, Po­ro­chenko est pour le main­tien de la langue russe à l’est, mais il a tou­jours été clair dans son refus de s’al­lier avec les sé­pa­ra­tistes. En pa­ral­lèle, alors mi­nistre des Af­faires étran­gères en 2009, il a af­firmé que le moyen de faire avancer l’Ukraine était de rejoindre l’OTAN. Éton­nam­ment, on ne trouve au­cune trace de cela dans son pro­gramme élec­to­ral.

Est-ce la fa­culté d’adap­ta­tion de Po­ro­chenko qui est à l’ori­gine de son suc­cès ? En po­li­tique, il ne fait aucun doute qu’il a ap­pris à jon­gler : en 2000, il crée le Parti des ré­gions, qui a per­mis l’as­cen­sion de Ia­nou­ko­vitch. Un an plus tard, il est l’un des prin­ci­paux sou­tiens du parti Notre Ukraine, parti de Ioucht­chenko (pré­sident entre 2005 et 2010). Le poste de mi­nistre des Af­faires étran­gères l’aura cer­tai­ne­ment mis dans de bonnes dis­po­si­tions pour veiller à ce que l’Ukraine joue cor­rec­te­ment au chat et à la sou­ris avec le reste du monde.

Les re­cettes du suc­cès : cho­co­lats et fon­taines

Son suc­cès s'ex­plique en par­tie grâce à la chaîne de té­lé­vi­sion qu'il pos­sède et pour la­quelle il donne ré­gu­liè­re­ment des in­ter­views. Ces « dé­bats » té­lé­vi­sés n’ont rien à en­vier à ceux qui ont eu tant de suc­cès au Royaume-Uni, et qui ont per­mis aux hommes po­li­tiques de faire leur au­to­pro­mo­tion. Voilà donc, en par­tie, l’ori­gine de la sur­pre­nante po­pu­la­rité de Po­ro­chenko.

Ivan Lo­zowy, un ana­lyste po­li­tique in­dé­pen­dant, a dé­claré avant les élec­tions : « il n’a rien fait à court ou moyen terme qui le dé­marque un tant soit peu ». En Ukraine, payer pour ar­ri­ver en tête des son­dages est une pra­tique ap­pa­rem­ment cou­rante et, d’après Lo­zowy, c’est la stra­té­gie uti­li­sée par Po­ro­chenko dans la me­sure où il était un illustre in­connu avant les son­dages.

Peut-être que seuls les ha­bi­tants de la ville de Vin­nyt­sia ont réel­le­ment en­tendu l'ap­pel de Po­ro­chenko. Ses deux cho­co­la­te­ries qui y sont ins­tal­lées sont à l’ori­gine de la créa­tion de 5 000 em­plois pour les Ukrai­niens, tous mieux payés que la norme. Ajou­tez à cela le ca­deau fait par Po­ro­chenko à la ville : le plus grand spec­tacle de fon­taine dan­sante d’Eu­rope, consi­déré comme l’un des plus im­pres­sion­nants du monde avec sons et lu­mières. Dans un dis­cours pro­noncé à Vin­nyt­sia, il a af­firmé en tant que futur pré­sident, que « ce que nous avons réussi à faire à Vin­nyt­sia, nous le fe­rons dans tout le pays ». Et il s’agit d’une sa­crée dé­cla­ra­tion quand on connaît les in­fra­struc­tures de haute qua­lité et la pro­preté qui ont fait la ré­pu­ta­tion de la ville.

Les pré­cé­dents suc­cès de Po­ro­chenko, à la fois com­mer­ciaux et po­li­tiques, doivent cer­tai­ne­ment peser sur sa conscience. Avec 40 % de ses re­ve­nus qui viennent de Rus­sie, sa po­si­tion est de plus en plus pré­caire sur le plan fi­nan­cier. Cette si­tua­tion lui a, en re­vanche, per­mis de s’at­ti­rer la sym­pa­thie de la po­pu­la­tion. En effet, les af­faires de Po­ro­chenko ont pâti de la guerre com­mer­ciale avec la Rus­sie qui a abouti à un em­bargo sur la cho­co­la­te­rie Ro­shen.

De­puis son élec­tion, les am­bi­tions de Po­ro­chenko sont re­vues à la baisse. La ques­tion est donc de sa­voir où se situe l’ave­nir de l’Ukraine. Ce qui est sûr, c’est qu’il est com­plè­te­ment lié à ce mys­té­rieux et cha­ris­ma­tique homme po­li­tique.