Ukraine : « nous sommes engagés dans une lutte à mort »

Article publié le 27 janvier 2014
Article publié le 27 janvier 2014

L’Euromaidan (le mouvement de protestation pro-européen en Ukraine) a connu la semaine dernière ses premiers morts, ses premiers martyrs. Quelle pourrait être l'issue d'une probable « guerre civile » alors que l'Union européenne regarde ailleurs ?

Cela fait plus de deux mois que les op­po­sants au ré­gime de Kiev se réunissent sur la place Maï­dan, pour ré­cla­mer le dé­part du contro­versé pré­sident Ia­nou­ko­vitch. Les ma­ni­fes­tants de­mandent le res­pect des va­leurs in­car­nées par l’Union eu­ro­péenne et l’éloi­gne­ment du grand frère russe. Jus­qu’alors le mou­ve­ment avait été pa­ci­fiste mais l’en­trée en vi­gueur mardi 21 jan­vier de lois li­ber­ti­cides a fait bas­cu­ler la ré­vo­lu­tion dans le sang. Même les ma­ni­fes­tants pa­ci­fistes sou­tiennent à pré­sent la vio­lence des op­po­sants les plus ex­trêmes. Comme le dit une ma­ni­fes­tante de la pre­mière heure : « même si la vio­lence n’est pas sou­hai­table, même si nos chances de vic­toire sont quasi-nulles, je suis convain­cue qu’il fal­lait le faire. »

« Prêts à re­ce­voir une balle dans la tête »

Dé­pas­sée par sa droite, l’op­po­si­tion dur­cit le ton. Ar­se­niy Iat­se­niouk l’un de ses lea­ders dé­cla­rait mardi der­nier : « nous don­nons vingt-quatre heures à Ia­nou­ko­vitch pour ces­ser les vio­lences. Sinon de­main nous al­lons au com­bat. Si c’est pour re­ce­voir une balle dans la tête, alors nous re­ce­vrons une balle dans la tête. » Le dis­cours peut pa­raitre ex­trême, mais la ma­jo­rité des op­po­sants cau­tionne bel et bien la vio­lence du groupe de jeunes mi­li­tants d’ex­trême droite Pra­vyi Sek­tor (Sec­teur droit, nda). Pour un ma­ni­fes­tant, les dé­mo­crates se doivent de ré­agir face à cette es­ca­lade : « on ne peut plus les ar­rê­ter, vous avez vu ce qu’ils sont ca­pables de faire ?! Ce n’est pas comme si on pou­vait ren­trer chez nous au chaud quand on est fa­ti­gué. Ils vien­dront nous cher­cher, ils per­sé­cu­te­ront nos fa­milles. Nous sommes en­ga­gés dans une lutte à mort. »

Le dur­cis­se­ment du pou­voir a en­trainé ces dé­bor­de­ments. Sym­bole de ce dur­cis­se­ment, ins­piré par Mos­cou, la série de lois ré­pres­sives vo­tées à main levée mardi 21 jan­vier. Ces lois sanc­tionnent les ma­ni­fes­ta­tions, en pré­voyant, par exemple, jus­qu’à quinze jours de pri­son pour...​planter une tente. Elles obligent les ONG bé­né­fi­ciant de fi­nan­ce­ment étran­ger à se pré­sen­ter comme « agent de l’étran­ger ». Il est à pré­sent in­ter­dit de por­ter un casque dans les lieux pu­blics. Ceux qui bloquent un bâ­ti­ment of­fi­ciel risquent 5 ans de pri­son. Comme l’ex­plique l’as­so­cia­tion de veille ci­toyenne Chesno ces me­sures au­ront pour « consé­quence une dé­té­rio­ra­tion des li­ber­tés dé­mo­cra­tiques et peuvent re­pré­sen­ter une ten­ta­tive d’éta­blir lé­ga­le­ment une dic­ta­ture en Ukraine ».

L'ogre Ia­nou­ko­vitch

Le pré­sident ukrai­nien est la clé du pro­blème. An­cien dé­lin­quant de­venu af­fai­riste, Vik­tor Ia­nou­ko­vitch fera tout pour gar­der son siège. Un exemple parmi d'autres : il ne s’est pas plié à la Cour eu­ro­péenne des Droits de l’Homme qui de­man­dait la mise en li­berté de l’op­po­sante Iou­lia Ti­mo­chenko. « Il pense que les ma­ni­fes­ta­tions ac­tuelles sont un com­plot ourdi par Ti­mo­chenko, ex­plique le po­li­to­logue Vo­lo­dy­myr Fes­senko. En 2004, suite à une mé­dia­tion eu­ro­péenne, il a ac­cepté de se sou­mettre à un "troi­sième" tour de la pré­si­den­tielle et il a perdu. Alors pour lui, ac­cep­ter des élec­tions an­ti­ci­pées c’est re­con­naitre sa fai­blesse. Quant à une mé­dia­tion de l’UE, c’est exclu. Il va es­sayer de tenir jus­qu’au der­nier mo­ment, c’est psy­cho­lo­gique. » S’il est aussi in­tran­si­geant, c’est qu’il sait qu’il a l’ap­pui de son voi­sin russe avec qui il a ré­cem­ment signé des ac­cords com­mer­ciaux im­por­tants. Une aide de 15 mil­liards d’eu­ros as­sor­tie d’une baisse du prix du gaz. Ce qui de­vrait lui per­mettre de tenir jus­qu’aux pro­chaines élec­tions. D’au­tant plus que « s’il perd en po­li­tique il perd tout et en plus il va en pri­son », comme le sou­ligne Oleg Ri­bat­chouk mi­li­tant pro-Ti­mo­chenko.

Le pays est donc dé­chiré entre ses deux en­com­brants mais puis­sants  voi­sins : la Rus­sie et l’UE. Les Russes tiennent à l’Ukraine, les ac­cords com­mer­ciaux pré­cé­dem­ment évo­qués le montrent bien. Pour Mos­cou « la si­tua­tion est sti­mu­lée de l’étran­ger. Ces sti­mu­la­teurs d’ailleurs ne res­pectent même pas l’op­po­si­tion car ils es­saient de pro­vo­quer la vio­lence ». C’est le mi­nistre russe des af­faires étran­gères Ser­guei La­vrov qui l’af­firme. Il conclut avec un soup­çon de mau­vaise foi : « quand des choses si­mi­laires se passent dans des pays de l’Union eu­ro­péenne, per­sonne ne doute de la né­ces­site de me­sures sé­vères pour ré­pri­mer la vio­lence et les désordres ». Il pour­rait être in­té­res­sant de sa­voir de quels évè­ne­ments il parle. Car s’il est bien quelque chose que l’Union eu­ro­péenne sait faire, c’est dou­ter.

L'UE dé­ten­due

En effet même si José Ma­nuel Bar­roso dé­clare « que si le gou­ver­ne­ment ukrai­nien ne res­pecte pas les prin­cipes de dé­mo­cra­tie, l’Union se de­vrait de ré­agir de ma­nière très claire ». Cela reste des in­ten­tions, dans les faits c’est bien plus com­pli­qué. Il ne faut pas se mettre à dos la Rus­sie dont les di­plo­mates eu­ro­péens ont be­soin pour ré­gler le conflit sy­rien, entre autres. Si les ma­ni­fes­tants ukrai­niens se dé­clarent eu­ro­péens, c’est moins évident aux yeux des gou­ver­ne­ments eu­ro­péens. Un nou­veau pays de qua­rante-sept mil­lions d’ha­bi­tants bous­cu­le­rait le rap­port de force au sein du conseil no­tam­ment. Seul la Suède, la Po­logne et les États Baltes ont éta­bli une po­si­tion ferme. Le mi­nistre sué­dois des Af­faires étran­gères a dé­noncé les « res­pon­sa­bi­li­tés du ré­gime », son ho­mo­logue po­lo­nais s’est in­quiété du fait que « l’Ukraine s’éloigne de façon nette de l’UE et que rien ne semble in­diquer qu’elle fera demi-tour ». L’Al­le­magne, elle, s’oc­cupe de son gaz, la France de ses pro­blèmes in­ternes. Et il semble que l’Ukraine n’a ja­mais été aussi loin des pré­oc­cu­pa­tions des gou­ver­ne­ments eu­ro­péens.

Les ins­ti­tu­tions eu­ro­péennes vont de­voir ré­agir. Le masque dé­mo­cra­tique der­rière le­quel se ca­chait Ia­nou­ko­vitch vient de tom­ber. L’UE doit avoir le cou­rage de ses opi­nions, doit faire ces­ser la vio­lence et faire re­ve­nir la dé­mo­cra­tie en Ukraine.