Ukraine : la nouvelle Biélorussie ?

Article publié le 20 janvier 2014
Article publié le 20 janvier 2014

La Radio Svo­boda a an­noncé que le pré­sident Vik­tor Ia­nou­ko­vitch avait signé toutes les lois ré­pres­sives du 16 jan­vier 2014. Aux yeux de l'op­po­si­tion ukrai­nienne cet acte dé­montre que le pays de­vient un État po­li­cier et que le pire scé­na­rio ima­giné par les ma­ni­fes­tants de l'Euromaidan com­mence à se réa­li­ser.

De­puis le début des ma­ni­fes­ta­tions an­ti­gou­ver­ne­men­tales, qui prônent le rap­pro­che­ment de l'Ukraine avec l'Union eu­ro­péenne et qui ont en­core gagné en force de­puis fin dé­cembre, les jour­na­listes, po­li­to­logues et re­pré­sen­tants de l'op­po­si­tion se de­man­daient quelle se­rait la ré­ac­tion de l'ad­mi­nis­tra­tion de Ia­nou­ko­vitch pour étouf­fer les ma­ni­fes­ta­tions. Il y a quelques jours, une séance du Conseil su­prême d'Ukraine a fourni une ré­ponse amère à cette ques­tion.

Les dé­pu­tés ont voté cinq nou­velles lois of­frant aux au­to­ri­tés ukrai­niennes de nou­veaux ou­tils pour lut­ter contre les ma­ni­fes­tants. Les lois les plus contro­ver­sées sont les sui­vantes : de vastes res­tric­tions quant à l'or­ga­ni­sa­tion de ma­ni­fes­ta­tions et de ras­sem­ble­ments pu­blics, pas­sibles do­ré­na­vant de 15 jours de garde à vue, l'in­ter­dic­tion de col­lec­ter des in­for­ma­tions concer­nant les fonc­tion­naires pu­blics (juges, agents de po­lice) – pas­sible de 3 ans de pri­son, l'in­ter­dic­tion de dif­fu­ser des in­for­ma­tions ex­tré­mistes (ou : à contenu na­tio­na­liste) – 3 ans de pri­son. La nou­velle loi ne mé­nage pas non plus la li­berté de culte. Les églises me­nant des ac­tions « ex­tré­mistes » risquent de de­ve­nir illé­gales. Le mi­nis­tère de la Culture  a ainsi pré­venu l'église gréco-ca­tho­lique ukrai­nienne qu'elle sera li­qui­dée si elle conti­nue à cé­lé­brer des messes sur la place de l'Indépendance­.

Nou­velles lois, vieilles mé­thodes

Selon les nou­velles res­tric­tions, les or­ga­ni­sa­tions non gou­ver­ne­men­tales re­ce­vant des aides fi­nan­cières de l'étran­ger, de­viennent de facto des « agen­ts étran­gers ». Ainsi, du point de vue ju­ri­di­que­, elles cessent d'être des or­ga­ni­sa­tions à but non lu­cra­tif. Ce chan­ge­ment de sta­tut nuit ainsi au bud­get des or­ga­ni­sa­tions en les sou­metant à l'im­pôt et, pire en­core, à l'obli­ga­tion de four­nir un rap­port men­suel sur leur ac­ti­vité.

Quelques nou­veaux textes de loi portent at­teinte à la vie pri­vée des ci­toyens, comme par exemple l'in­ter­dic­tion d'em­pê­cher les au­to­ri­tés d'en­trer dans son do­mi­cile (sous peine de 6 ans de pri­son), ou - autre exemple édi­fiant - la pos­si­bi­lité qu'au­ront do­ré­na­vant les au­to­ri­tés de li­mi­ter l'ac­cès à In­ter­net. Une ten­ta­tive quel­conque de contour­ner ces lois est à pré­sent pas­sible d'une amende de 6800 hry­ven (en­vi­ron 670 euros). La dif­fa­ma­tion, exis­tant à l'époque de l'URSS, a ­fait son re­tour dans le Code pénal et est dé­sor­mais punie de 2 ans d'em­pri­son­ne­ment. Ajou­tons que même le Co­de de la route ne reste pas sans amen­de­ments :  il contient, autre autres, l'in­ter­dic­tion de for­mer des co­lonnes de voi­tures com­po­sées de plus de 5 vé­hi­cules sous peine de sai­sie de la voi­ture et du per­mis de conduire pen­dant 2 ans. De plus, les nou­velles lois per­mettent de ver­ba­li­ser le pro­prié­taire d'un vé­hi­cule sur la base de l'en­re­gis­tre­ment d'une ca­méra de vi­déo­sur­veillance ayant en­re­gis­tré un délit quel­conque sans vé­ri­fier l'iden­tité de la per­sonne au vo­lant au mo­ment du délit. En outre, un autre texte de loi per­met de condam­ner un ac­cusé (même à plu­sieurs an­nées d'em­pri­son­ne­ment) sans que ce­lui-ci com­pa­raisse de­vant le tri­bu­nal. Dans le même temps, les agents de l'unité spé­ciale de la po­lice, dont la Ber­ku­t - tris­te­ment cé­lèbre pour avoir tenté de mener une ac­tion de pa­ci­fi­ca­tion de la nuit du 29 au 30 no­vembre der­nier - sont li­bérés de toute res­pon­sa­bi­lité pour crime com­mis contre les ma­ni­fes­tants.

La peur de l'oc­ci­dent

Quand à la fin de l'an­née der­nière les ha­bi­tants de Kiev par­ta­geaient avec moi leurs craintes en af­fir­mant que l'Ukraine était en train de de­ve­nir une nou­velle Biélor­u­ssie, voire une nou­velle Corée du Nord, j'étais scep­tique. J'es­pé­rais que la so­ciété ukrai­nienne, moins iso­lée de l'Oc­ci­dent et plus consciente de sa po­si­tion in­ter­na­tio­nale, pro­tes­terait de ma­nière pa­ci­fique. J'es­pé­rais que le gou­ver­ne­ment n'en­tre­pren­drait pas de telles mé­thodes dans le souci d'éloi­gner le spectre de la guerre ci­vile qui plane sur le pays. Pour­tant, Ia­nou­ko­vitch, en si­gnant le der­nier amen­de­ment du Code pénal, a en­terré mes es­poirs. 

Ces amen­de­ments et les confron­ta­tions bru­tales entre les ma­ni­fes­­tants et la Ber­kut dans les pre­miers jours de cette année (plu­sieurs per­sonnes ont été bles­sées dont Iouri Lout­senko, l'un des lea­ders de l'op­po­si­tion, nda), re­poussent à un temps très éloi­gnée la date de la si­gna­ture de l'ac­cord d'as­so­cia­tion avec l'Union eu­ro­péenne.

Face aux der­nières ac­tions des au­to­ri­tés ukrai­niennes, les ques­tions qui se posent sont les sui­vantes : l'Oc­ci­dent re­gar­dera-t-il avec in­dif­fé­rence la nais­sance d'une nou­velle dic­ta­ture eu­ro­péenne ?  Per­met­tra-t-il que l'Ukraine de­vienne une nou­velle Bié­lo­ru­ssie to­ta­li­taire, iden­tique à la Rus­sie, di­ri­gée d'une main de fer, ou bien ten­tera-t-il de venir en aide à la so­ciété ukrai­nienne qui ma­ni­feste contre le pou­voir en place ? Mal­gré de nom­breuses pro­messes de la part des hommes po­li­tiques eu­ro­péens, les Ukraie­niens n'ont pour l'ins­tant vu au­cune ac­tion réel­le­ment di­ri­gée contre ce pré­sident à  fort pen­chant au­to­ri­taire. Les Amé­ri­cains an­non­çaient, entre autres, le gel de ses ac­tifs fi­nan­ciers. Ce qui, pour l'heure, n'est tou­jours pas fait. La peur de l'Oc­ci­dent vis-à-vis de Vla­di­mir Pou­tine, qui conti­nue de dis­tri­buer les cartes dans la ré­gion, est-elle assez grande pour lais­ser l'Ukraine et sa so­ciété dé­mo­cra­tique ré­tro­gra­der de 20 ans ? És­pé­rons que cela n'ar­ri­vera pas.