Ukraine : Europe, I Lviv you

Article publié le 10 septembre 2014
Article publié le 10 septembre 2014

L’est de l’Ukraine est secoué par une escalade de violence qui échappe au contrôle de l’Union européenne. À Kiev, la décentralisation du pays est en cours de discussion afin de renforcer le rôle des autorités locales et éviter l’éclatement du pays. Dans ce contexte, une autre ville continue pourtant de porter l’esprit du changement. Reportage.

À 1 800 kilomètres de Paris, Lviv est devenue un symbole du mouvement de contestation de l’Euromaïdan et de l’aspiration des Ukrainiens à tourner la page de l’oligarchie et de la corruption. L’influence polonaise et austro-hongroise permet aux habitants de s’identifier à l’histoire et à la culture de l'Europe centrale, ne serait-ce qu’à travers l’architecture de la ville. Mais c’est surtout l’implication de ses habitants et de ses élus locaux qui font de cette ville l’avant-garde d’une Ukraine européenne.

Le mouvement de l’Euromaïdan de novembre 2013 avait commencé suite au refus des autorités ukrainiennes de l’époque de signer un accord de partenariat avec l’Union européenne. Après des mois de violentes contestations, la chute du président Ianoukovitch et des élections présidentielles anticipées, l’Ukraine a finalement signé cet accord, au prix de son intégrité territoriale.

Par amour du drapeau étoilé

Lviv a en effet joué un rôle majeur au sein du mouvement Euromaïdan, notamment grâce à l’engagement de son maire, Andriy Sadovyi. Dès le début de la contestation, ce dernier a affirmé que la force ne serait pas utilisée contre les manifestants. Ainsi, les habitants ont pu aller jusqu’à Kiev pour faire tomber le régime. Des photos de ceux qui ne sont pas revenus vivants sont exposées dans la ville et leurs tombes sont les plus fleuries du cimetière. Aujourd’hui, le maire s’engage auprès des familles de soldats pour discuter du retour de leurs enfants avec le gouvernement. En effet, certains n’ont pas quitté le front depuis le mois de mars.

Andriy Sadovyi et ses administrés n’hésitent pas à afficher leurs convictions : les drapeaux européens sont omniprésents dans la ville. Devant les bâtiments officiels, les balcons et les commerces jusque sur les vitres des voitures et des bus. Ils rappellent que c’est au nom des valeurs européennes que les Ukrainiens se sont battus et se battent encore. C’est un symbole fort qui donne à réfléchir à l’heure où, en France, des villes FN retirent les drapeaux européens du fronton de leurs mairies.

Terrasses et danseurs de Tango

Quand il fait bon comme pendant cet été, les Lvivois profitent de la chaleur estivale sur les terrasses la nuit tombée en observant des danseurs de tango. Ici, les touristes viennent de Pologne, d’Allemagne et même de Corée et bénéficient d’un accueil chaleureux dans l’atmosphère d’une ville d’Europe centrale. Mais les nombreuses télévisions rappellent vite à ces mêmes touristes que le pays est en guerre. Et cela simplement en arborant un drapeau ukrainien, label d’authenticité les distinguant des chaînes russes telles que Rossiya et RT, également diffusées en Ukraine. Les images de soldats aux brassards jaunes et bleus  tirant sur des barrages séparatistes se distinguent de celles où des soldats ukrainiens se font désarmer par des civils pro-russes diffusées plutôt dans l’année. Des spots publicitaires du ministère de la Défense appellent, eux, à la mobilisation.

De Lviv, de nombreux volontaires rejoignent les bataillons sur le front. Ils sont jeunes, mal équipés et peu entraînés. À l’ordre de « à gauche toute ! », la moitié du bataillon tourne à droite. Un jeune soldat aurait également explosé sur sa propre grenade en jouant avec, par ennui —rapporte Michal Kacewicz, un journaliste polonais. Mais ils sont motivés et certains n’attendent que la capitulation des séparatistes à l’est pour foncer vers la Crimée.

« D’abord, nous libérons l’est, ensuite nous verrons »

Sur une place de la ville, des membres de l'association Varta1 procèdent à une collecte de fonds pour soutenir les troupes à l’est. Un activiste assis devant la tente militaire qui sert de dépôt à l’association explique que les volontaires manquent de nourriture et d’eau. Lorsqu’on lui demande si la libération de la Crimée est envisageable, il répond : « Chaque chose en son temps, d’abord, nous libérons l’est, ensuite nous verrons.»  Sa voix trahit son manque d'optimisme.

En guise de protestation à l’intervention russe à l’est du pays, deux grands drapeaux ukrainiens ont également été suspendus aux grilles du consulat de la Fédération de Russie. À l’image des relations diplomatiques entre la Russie et l’Union européenne, le consulat semble déserté, à l’exception des deux concierges en short qui discutent avec le policier en faction.

L'Union européenne ne paye pas

Cet engouement pour l’Union européenne, Lviv le paye aujourd'hui au prix fort. Malgré sa distance du front, la maison du Maire a été la cible d’un tir de rockette anti-char. Par chance, seuls des dégâts matériels étaient à déplorer. De fausses alertes à la bombe sont régulièrement lancées (41 depuis janvier) mobilisant les forces de police et paralysant la zone menacée, le plus souvent la gare ferroviaire. Les appels à l’origine des alertes proviendraient de l’est du pays. Et finalement, l’arrivée de nombreux réfugiés en provenance des zones insurgées fait craindre aux autorités l’infiltration de saboteurs cherchant à déstabiliser les régions qui échappent aux violences.

Comme d’autres villes et régions d’Ukraine, Lviv a choisi le chemin de l’Union européenne et le revendique. Les séparatistes pro-russes ont obtenu le soutien de la Russie pour s’engager dans un conflit contre le gouvernement ukrainien. C'est pourquoi les villes et les régions pro-européennes qui souhaitent se développer démocratiquement et économiquement doivent disposer d’un maximum de mécanismes d’intégration européenne pour le faire. La coopération décentralisée, l’abaissement des taxes frontalières sur les marchandises et l’accès aux programmes européens pour la société civile et les autorités locales seraient autant de réponses constructives face aux livraisons d’armes de la Russie. L’Union européenne se doit de soutenir l’Ukraine dans sa phase de reconstruction et de réforme pour répondre à la volonté de changement des Ukrainiens. La ville de Lviv apparaît ainsi comme une plateforme pour mener l’intégration européenne dans le pays.

Par Olivier Baumard et Charles Gomi, à Lviv.