UE-Russie: Nord Stream 2 et ses consequences

Article publié le 20 décembre 2016
Article publié le 20 décembre 2016

[Republication] Le partenariat politique UE-Russie est en péril. La Russie tente de diversifier son marché et, bien que projet Turkstream ait été suspendu, la réconciliation entre Poutine et Erdogan pourrait le relancer et un accord avec l’Inde a été signé 2016. L’UE, de son côté, cherche à renforcer sa sécurité et sa solidarité énergétiques. Un projet les relie néanmoins: Nord Stream 2.

En 2013, environ 39 % des importations de gaz provenaient de Russie, 30 % de Norvège et 13 % d’Algérie ; d’où une dépendance de l’UE à l’égard des importations russes. Il ne s’agit cependant pas d’une dépendance à sens unique : les exportations gazières russes dépendent énormément du marché européen. Ainsi, la Russie cherche à étendre son marché. Elle se tourne alors vers l’Asie. L’Europe, elle, fait le pari de la solidarité interne et des importations de Gaz Naturel Liquéfié (GNL) afin de diversifier ses sources d’approvisionnement, et, de fait, de renforcer sa sécurité énergétique. En outre, l’Europe décrit la Russie comme « un partenaire non-fiable qui utilise l’approvisionnement énergétique comme une arme politique » (Résolution du Parlement européen 15/12/2015).  Mais, dans ce contexte tendu, Nord Stream 2 est-il une opportunité pour l’Europe de l’énergie ?

Apports de Nord Stream 2 pour l’Europe

Projet officialisé en septembre 2015, Nord Stream 2  est un pipeline qui permettrait de doubler l’acheminement du gaz russe directement à la frontière allemande tout en limitant le transit ukrainien. Il devrait ouvrir pour 2019 et est supposé suivre le tracé du pipeline Nord Stream 1. Nord Stream 2 est un atout potentiel pour toute l’Europe car il permettrait de sécuriser l’accès au gaz à un prix compétitif tout en diversifiant les routes –mais non les sources– d’approvisionnement pour le continent européen. En outre, ce projet aurait des retombées plus qu’avantageuses particulièrement pour l’Allemagne car il amènerait le gaz directement aux portes du pays et doublerait la quantité de gaz entre la Russie et l’Allemagne. Au détriment de l’Ukraine et des Pays d’Europe Centrale et Orientale, l’Allemagne deviendrait un hub gazier décisif pour l’Europe. Les Allemands sont donc, bien évidemment, de fervents défenseurs du projet : ils vantent ses bénéfices économiques et commerciaux pour l’Europe (gaz à un prix compétitif, renforcement de la transparence et de la concurrence sur le marché gazier).

Un projet politique plus qu’économique

Bien que, selon l’article 194 du TFUE, le choix du mix énergétique demeure aux mains des États membres, la Commission européenne cherche depuis peu à avoir un droit de regard sur les accords extérieurs de ces derniers avec des états tiers, et ce par le biais d’un mécanisme d’accord au préalable (Communiqué de presse du Parlement Européen 13/10/2016) afin de vérifier la conformité desdits accords avec les textes européens et objectifs de l’Union de l’Énergie. Cet été déjà, la Commission a suivi Nord Stream 2 de près (Juncker). Si certains États membres en ont été rassurés, ce n’est pas le cas de tous. En effet, la Pologne, la Slovaquie, la Hongrie, la Lituanie, la Roumanie, la Lettonie et l’Estonie ont adressé à la Commission européenne une lettre afin d’exprimer leur opposition au projet dès ses débuts. La perte de revenus de transit était l’une des principales inquiétudes exprimées, en sus d’un risque de dépendance accrue envers la Russie. La Grèce, l’Italie et la Bulgarie se sont également dits « hostiles à Nord Stream 2, ce dernier leur ôtant toute perspective de développement d’un corridor gazier alternatif dans le sud de l’Europe » (M-C Aouin, IFRI, 2016). Cet été, l’autorité de concurrence polonaise a également exprimé ses doutes sur la légalité du projet et de ses conséquences : une position dominante de Gazprom sur le marché national et une restriction de la concurrence.

Au delà de l’aspect économique et des enjeux énergétiques du projet, c’est surtout sa portée politique qui a divisé l’Europe. En effet, il met directement en jeu les relations diplomatique et politique entre l’UE, la Russie et l’Ukraine. En 2015, 39 % des importations européennes de gaz russe à destination de l’Europe ont traversé l’Ukraine. Or, si Nord Stream 2 voit le jour, il contournerait l’Ukraine, qui, de ce fait, verrait ses revenus liés au transit de gaz diminuer drastiquement et affaiblirait sa stabilité économique. Sa sécurité énergétique est également en péril car la Russie pourrait couper son approvisionnement tout en préservant son marché européen. En outre, un des objectifs de l’Union de l’Énergie est de soutenir l’Ukraine par un partenariat énergétique stratégique. Si Nord Stream 2 voit le jour, ce dernier fera l’effet d’un coup de poignard porté à la Commission, Juncker et à ses priorités. De plus le projet aurait, comme nous l’avons mentionné, pour effet d’accroître la dépendance énergétique de l’Allemagne et de l’Autriche envers la Russie, même si cet argument est à nuancer dans la mesure où, une fois de plus, Nord Stream 2 est autant décisif pour la Russie afin d’étendre son marché.

Un projet révélant les limites de l’Union de l’énergie?

Nord Stream 2 porte une atteinte directe à certains objectifs de l’Union de l’énergie que ce soit par la mise en jeu de la sécurité d’approvisionnement de l’Ukraine, mais aussi par l’augmentation de la dépendance vis-à-vis de la Russie sans pour autant permettre une diversification des sources d’approvisionnement voulue par la Commission. Malgé tout, les bénéfices économiques sont souvent préférés enjeux et problèmes politiques. En d’autres termes, il reste fortement probable que, dans tous les cas, Nord Stream 2 voit le jour exposant ainsi une des limites potentielles de l’Union de l’Énergie. Par ailleurs, cette dernière suppose également une solidarité énergétique entre États-membres, solidarité qui a déjà été mise à l’épreuve lors des crises gazières de 2006 et 2009.

Dans un communiqué de presse du 13 octobre 2016, le Parlement européen met l’accent sur sa volonté de mettre en place un « mécanisme de solidarité » régional. Si jamais un États-membre fait face à une pénurie imminente de gaz et que la sécurité et la santé de ses « clients » sont par là mises en danger, il pourra demander à un autre État-membre de le fournir en gaz via des « corridors d’approvisionnement ». La résolution adoptée envisage ainsi une coopération et une solidarité régionale entre les États-membres de l’UE. Cependant, ce projet idéal est quelque peu a altéré: les députés européens insistent pour que ce « mécanisme de solidarité » inclut des compensations afin d’atténuer les dommages pour les parties  impliquées.

Le projet Nord Stream 2 révèle donc une division profonde en Europe autour des enjeux du marché gazier. D’une part l’Europe de l’Ouest possède à sa disposition différentes sources d’approvisionnement. D’autre part, l’Europe de l’Est appréhende une dépendance accrue envers le gaz russe et cherche à sécuriser son marché et ses sources de revenus afin de disposer d’une certaine marge de manœuvre vis à vis à la Russie. Si Nord Stream 2 est une opportunité pour les uns, il ne répond pas nécessairement aux besoins et intérêts des autres. De surcroît, le projet n’est pas sans poser problème sur le plan géopolitique même pour les états de l’Ouest. En effet, même si l’Allemagne hausse le ton face à la Russie pour ses attaques en Syrie, elle semble limitée dans ses opportunités pour critiquer la position russe.

Cet article a initialement été publié sur le site web du magazine Eyes On Europe.  

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