UE : le citoyen a-t-il disparu ?

Article publié le 16 janvier 2014
Article publié le 16 janvier 2014

L’Union européenne ne fait plus rêver les citoyens. Elle s’est éloignée de leurs espérances – preuve en est avec la montée des partis eurosceptiques – et elle semble figée dans son fonctionnement. Pourtant, les europhiles n’attendent qu’un mouvement de la part des Européens pour changer la trajectoire du continent. Ils le répètent sans cesse : c’est à vous de manifester vos choix.  

Les confé­rences sur l’ave­nir de l’Union eu­ro­péenne (UE) com­mencent à se mul­ti­plier à l’ap­proche des élec­tions eu­ro­péennes. Si les salles res­tent par­se­mées, les in­ter­ve­nants sont una­nimes pour sou­li­gner le rôle que doivent néan­moins tenir les ci­toyens. « Nous sommes à un mo­ment im­por­tant de ce conti­nent et les gens ne le voient pas » re­grette l’eu­ro­dé­pu­tée Syl­vie Gou­lard lors d’une confé­rence au Conseil Ré­gio­nal d’Al­sace. Ces élec­tions sont cru­ciales dans la me­sure où elles vont dé­ter­mi­ner l’élec­tion du pro­chain pré­sident de la Com­mis­sion, et par cette même oc­ca­sion la di­rec­tion po­li­tique de l’Union.

L’in­té­rêt pour les ques­tions eu­ro­péennes dé­croît ce­pen­dant tou­jours plus. Alors qu’en 2009, 16% des ci­toyens eu­ro­péens avaient une image né­ga­tive de l’UE, ils sont dé­sor­mais 29% selon l’Eu­ro­ba­ro­mètre. Le pro­jet eu­ro­péen est de­venu une vic­time col­la­té­rale du sau­ve­tage de l’euro. Les po­li­tiques me­nées visent da­van­tage à main­te­nir la mon­naie unique la tête hors de l’eau qu’à sus­ci­ter un sen­ti­ment d’ap­par­te­nance au sein de la po­pu­la­tion. Al­ter­na­tive pour l'Al­le­magne, le nou­veau parti anti-euro en Al­le­magne, prône jus­te­ment une sor­tie de la mon­naie unique. Une ac­tion qui mè­ne­rait vers des dan­gers géo­po­li­tiques avec le re­tour des crises de change, selon les pro­pos de Fran­çois Heis­bourg. L’au­teur de La Fin du rêve eu­ro­péen et pré­sident de l’ins­ti­tut in­ter­na­tio­nal pour les études stra­té­giques a dé­battu des orien­ta­tions que pour­rait suivre l’Union, avec l’éco­no­miste Mi­chel Dé­vo­luy et l’his­to­rien Mar­tial Li­bera, lors d’une table-ronde or­ga­ni­sée par France Culture dans le cadre du Forum mon­dial pour la dé­mo­cra­tie. L’eu­ro­dé­pu­tée du Modem es­time pour sa part, en ana­ly­sant la si­tua­tion, que les ex­trêmes font tout dans les pays membres pour mettre à mal la construc­tion eu­ro­péenne. « Beau­coup partent en guerre contre l’Eu­rope mais ils n’y connaissent rien. Ils confondent cette élec­tion avec un dé­fou­loir », s’em­porte-t-elle.

Une Eu­rope à ré­in­ven­ter

Car si l’eu­ros­cep­tisme grimpe, c’est parce que les ins­ti­tu­tions de l’UE semblent in­opé­rantes. « On dé­nonce son in­tru­sion dans la vie quo­ti­dienne mais son in­ac­tion dans les sphères im­por­tantes de la di­plo­ma­tie » sou­ligne Mar­tial Li­bera. Pour Syl­vie Gou­lard, l’UE ne doit jus­te­ment pas être proche des ci­toyens mais s’oc­cu­per de l’in­ter­na­tio­nal. « Pour les pro­blèmes lo­caux, il y a la Ré­gion. L’UE de­vrait se char­ger des re­la­tions avec la Chine, les États-Unis ou du chan­ge­ment cli­ma­tique. Il y a une ré­par­ti­tion des com­pé­tences à trou­ver. » L’Eu­rope ne cor­res­pond plus du tout au pro­jet qu’on s’en fai­sait, d’après les son­dages. « La crise a ré­vélé des pro­blèmes fon­da­men­taux » confesse Mi­chel Dé­vo­luy.

« L’Eu­rope a in­vesti de­puis 1990 des pré­ro­ga­tives qui n’étaient pas les siennes » ex­plique Mar­tial Li­bera. Et les dys­fonc­tion­ne­ments sont aussi in­ternes. De­puis le début de la crise éco­no­mique, le Conseil eu­ro­péen a pris une im­por­tance anor­male. « Si l’on pour­suit dans cette lo­gique in­ter­gou­ver­ne­men­tale, on va droit dans le mur », pré­vient Mi­chel Dé­vo­luy. L’is­sue avan­cée par les trois hommes est de trans­for­mer l’Union en une Eu­rope fé­dé­rale. Mais voilà, la so­lu­tion n’est pas si simple. Comme le sou­lève Mi­chel Dé­vo­luy, « si l’on fai­sait une offre fé­dé­rale au­jour­d’hui en Eu­rope, les ci­toyens l’ac­cueille­raient mal car ils veulent des so­lu­tions à leurs pro­blèmes éco­no­miques. Et les États n’ont au­cune rai­son de chan­ger de mo­dèle ».

Rien n’est en­core perdu. « L’his­toire de l’UE est ja­lon­née de crises, comme avec la CED dans les an­nées 50, ou avec le rejet du ré­fé­ren­dum en 2005 », rap­pelle Mar­tial Li­bera. Cette crise n’est donc qu’une épreuve sup­plé­men­taire que les Eu­ro­péens doivent ré­soudre en­semble. L’his­to­rien pro­pose l’élec­tion d’un pré­sident de l’Union eu­ro­péenne pour ra­vi­ver l’en­ga­ge­ment des Eu­ro­péens. « Cette so­lu­tion ne suf­fit pas, s’ex­clame Fran­çois Heis­bourg, fut-elle une belle image. Il faut un gou­ver­ne­ment élu qui prenne des dé­ci­sions au nom de tous et vote des im­pôts eu­ro­péens. »

Tous les in­ter­ve­nants s’ac­cordent fi­na­le­ment sur un point : pour chan­ger l’Eu­rope ou don­ner plus de poids au Par­le­ment eu­ro­péen, élu dé­mo­cra­ti­que­ment, il faut chan­ger les trai­tés. « Ce ne peut qu’éma­ner d’une ini­tia­tive des ci­toyens », conclut Fran­çois Heis­bourg.

Tous propos recueillis par Célia Gar­cia Mon­tero, à Strasbourg.