UE : la traduction face à l'Économie de marché 

Article publié le 7 novembre 2013
Article publié le 7 novembre 2013

La Direction Générale de l´Union européenne chargée de la traduction est l´un des plus grands services de traduction au monde et génère des coûts importants (environ 300 millions d´euros par an). Cependant, l´UE qui entend promouvoir une culture commune, a-t-elle une réelle politique de promotion des échanges littéraires ?

A cette question, des associations de défense de l´échange littéraire, comme la Société Européenne des Auteurs (SEA), sont plus ou moins sceptiques. En effet, force est de constater que le pourcentage de livres traduits reste assez faible. Invité lors d´un colloque sur le thème « Art et langue » réalisé à la fondation franco-germano-polonaise Genshagen (près de Berlin, nda) en mai 2013, le directeur de la SEA, Camille de Toledo, répond franchement par la négative. Pourquoi ? A l´ère des traductions électroniques ou des grilles de transcription préétablies au service du travail des traducteurs, il y voit la perte de l'auteur. Un des objectifs du think-tank est de permettre l´émergence d´un « literary hub » indépendant des services de traduction modernes utilisés par l´UE. Pour Camille de Toledo, il s´agit alors « de construire une plateforme technologique qui évite que toute la valeur non marchande, symbolique, les textes, les traductions, les messages, les correspondances se fasse sur des technologies américaines. Des technologies qui sont sans conscience, qui n´ont pas le souci du monde du texte. »

le souci poétique des textes littéraires de l'ue

Les services de l'UE fonctionnent grâce à la bureaucratie de la traduction, essentielle tant pour la gestion des affaires courantes, juridiques, que la rédaction de bulletins officiels, etc. Tout à fait nécessaire dans ce cadre et si utile et louable soit-elle, une telle pratique de la traduction, est, par nature, impersonnelle. En effet, les textes à traduire (traités, actes, compte-rendus, etc.) ne revendiquent la plupart du temps aucun auteur. Où est alors le problème ? Le voilà : le risque de transposer cette méthode à des textes d´auteurs littéraires se révèlerait dangereux, selon Camille de Toledo. C'est pourquoi, bien loin de cette pratique quotidienne et usuelle, il manquerait surtout à l'UE ce souci poétique des textes qui serait à même d''impulser une politique d´échange littéraire.

Camille de Toledo souligne ici une distinction fondamentale entre d´une part la traduction communicante, propre à la pratique de l´UE, qui est à terme, « une affaire de machines », et d´autre part la traduction littéraire, qui est au contraire une « affaire d´hommes et de femmes ». Ainsi, tous les efforts de l´UE se fondent sur cette performance « communicante » qui, selon les sociétés littéraires, délaisserait la promotion littéraire. Et Camille de Toledo de poser la question : « Qui prend en charge le coût de cette traduction ? » et de déplorer que « les livres prennent du temps à voyager, à passer de langue en langue et la traduction coûte chère. Or l'Union européenne s'est construite dans l´ignorance de cette question culturelle qui est liée à la langue commune. »

« La seule langue commune de l'Europe, c´est la traduction »

Remettant la question de la traduction dans un contexte plus global, Camille de Toledo pose alors un postulat intéressant. La crise identitaire actuelle de l'UE et les tensions dans la zone seraient liées à cette négligence de la langue. Dressant l'éloge de la traduction, cet art de « l´entre-deux », il propose au contraire de « penser le lien de citoyenneté en Europe en prenant le statut du traducteur, c´est à dire celui qui a à faire cet effort incessant pour passer d´un contexte à un autre, d´une grammaire à une autre, d'une culture à une autre. »

Reprenant à son compte une phrase prêtée à Umberto Eco, « La seule langue commune de l'Europe, 'est la traduction », la SEA veut « reposer la question poétique » des textes. En effet, il doit y avoir un projet et un désir d'écrire émanant du traducteur aussi profonds que celui de l´auteur. La traduction est alors un véritable moment de l'écriture. Un moment incontournable à une époque de promotion des échanges économiques, commerciaux, culturels, etc. : la littérature doit pouvoir s'exporter aussi bien que les vins italiens ou que les automobiles allemandes ! C'est le défi que s'est lancé la SEA, entre autres à travers le projet Finnegan, du nom d'un personnage de l´œuvre de James Joyce, dans lequel l'écrivain rédige en plusieurs langues. Grâce à cette initiative, elle souhaite générer un patrimoine littéraire européen, en réactivant les réseaux entre auteurs et traducteurs des langues officielles de l'UE, mais aussi des langues européennes non reconnues par elle.