UE et Maghreb : comment rattraper le coup ?

Article publié le 21 avril 2011
Article publié le 21 avril 2011
Pendant des décennies l'Europe a fait passer ses intérêts commerciaux et la gestion des flux migratoires avant les « droits et libertés » des peuples du Sud de la méditerranée. Alors que le printemps arabe a balayé les dictateurs soutenus par l'UE, la diplomatie européenne va-t-elle retenir la leçon ?

Les relations entre l’Union Européenne et ses voisins du sud de la Méditerranée tirent leur origine du processus de Barcelone, aussi appelé partenariat Euromed, signée en 1995 par l’Union Européenne et dix « pays tiers méditerranéens » (Algérie, Egypte, Israël, Jordanie, Liban, Maroc, Syrie, Tunisie, Turquie et la Palestine), rejoint par l'Albanie et la Mauritanie en 2007. L’idée était d’établir une zone de paix, de stabilité et de prospérité dans l’espace euro-méditerranéen, principalement au moyen de la signature d’accords d'association, essentiellement commerciaux et avec un objectif concret : créer une zone commune de libre échange commercial à l'horizon de 2018.

Certainement après avoir remarqué que ses voisins du Sud perdaient un intérêt dans le processus, l'UE a inclue ces pays dans la « Politique de Voisinage », une deuxième étape à travers laquelle les relations se sont renforcées entre l'UE et un groupe privilégié de partenaires (comme la Moldavie, l'Ukraine et la Biélorussie) passés à une vitesse supérieure en vue d'améliorer la gouvernance ainsi que les droits et les libertés. Finalement, une troisième étape a été ajoutée : le « Statut Avancé », avec lequel s’est achevée la création d’une « première catégorie » de partenaires avec des liens encore plus étroits. Aujourd'hui, ce statut n'a été octroyé qu'au Maroc, mais la Tunisie et Israël sont aussi sur la liste d'attente.

Des dictatures ? Oui, mais des partenaires

Que ressort-on de ces trois étapes dans les relations euro-méditerranéennes ? La création d'une zone de libre-échange en Méditerranée, afin d'agrandir des marchés favorables aux entreprises européennes (il suffit de penser aux 3500 entreprises italiennes et françaises qui, à l'époque de Ben Ali, opéraient en Tunisie). En deuxième lieu, le maintien d'une zone de sécurité et de stabilité méditerranéenne pour garantir un contrôle des flux migratoires provenant de ces pays et des pays sub-sahariens (l'UE a signé de nombreux accords d'immigration basés sur la sécurité et le contrôle, au lieu d'étudier l’origine du problème - la pauvreté endémique - et de tenter de le solutionner). Cette zone de sécurité partait du principe que la situation politique interne des pays de la zone était stable et que les mouvements islamistes étaient contrôlés par les régimes au pouvoir.

Les pays européens tiraient de nombreux profits de leurs partenariats avec les pays arabes

Dans ce contexte, les régimes autoritaires arabes étaient le partenaire parfait pour les intérêts européens. Mais s'ils ont établi une zone de libre-échange bienveillante avec l'UE, les accords d'association n'ont pas impliqué l'équilibre des balances commerciales, toujours favorables à l' l'UE, ni même l’augmentation des exportations des pays tiers vers l'Europe. Les peuples étaient en tout cas toujours perdants, car les régimes ont assuré une stabilité politique à travers des systèmes autocratiques et répressifs, utilisant souvent l'appartenance aux groupes islamistes comme justificatif de l'emprisonnement de politiques qui, dans la plupart des cas, n'avaient rien à voir avec l'islamisme. En outre, les régimes autocrates ont brandit la menace de l'immigration massive, sujet sensible en Europe, pour justifier leur main de fer sur des sociétés civiles bâillonnées.

Le changement de l'UE est vue d'un œil méfiant

Ces petits arrangements entre amis ont volé en éclat avec le printemps arabe. Les régimes appuyés tant par l'UE que par ses États membres (le peuple tunisien a bien en mémoire les visites de Sarkozy ou de Berlusconi au despote Ben Ali, ainsi que leurs félicitations aux progrès réalisés en matière de droits de l'homme) sont tombés. Les transitions prendront du temps, mais le peuple tunisien comme le peuple égyptien ont entamé un processus sans retour possible vers un système pluriel et participatif. Et, en conséquence, le contexte géopolitique a aussi changé. L'UE définit désormais les principes et les valeurs démocratiques comme des priorités. Ainsi, la Tunisie et l'Égypte ne cessent de recevoir des représentants politiques d’institutions européennes et de pays européens pour transmettre à ses partenaires du Sud sa volonté de changement politique.

Une nouvelle solidarité qui suscite beaucoup de méfiances au sein du peuple arabe. Je dis au sein du peuple, et non au sein des institutions, car ces institutions mêmes se réjouissent des nouveaux paquets financiers que l'UE offre comme appui aux révolutions et aux transitions démocratiques. Mais les Tunisiens et les Égyptiens sentent que cet appui n'est pas tout à fait sincère, désintéressé et transparent. Ils observent abasourdis ce changement soudain de discours et refusent que les Européens se mêlent de leurs sujets. Ils préfèreraient avoir leur destin en main. Il n'y a qu'à voir les réticences à voir arriver des observateurs internationaux pour les élections (ils n'ont pas été sollicités pour le référendum constitutionnel célébré en Égypte). Mais étant donnés les intérêts géopolitiques en jeu, l'UE ne se retirera pas complètement. Des intérêts non pas dirigés autour des droits fondamentaux des citoyens, mais bien autour du commerce, de la sécurité et de la stabilité.

Photo : Une : (cc) driftwood/flickr; dans le texte : (cc) Olmovich/flickr