Turquie : Rendez-vous (manqué) avec l’Histoire

Article publié le 6 octobre 2004
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Article publié le 6 octobre 2004

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

La Commission a tranché : il faut ouvrir les négociations avec la Turquie. La décision est historique. Ce qui nous manque, ce sont de vrais leaders européens. Pourtant, il y aurait une solution...

Comment les jeunes européens perçoivent-ils la décision de la Commission sur la Turquie ? Abstraction faite de leurs opinions personnelles, il s’agit d’un changement historique. Le rapport du 6 octobre 2004 dans lequel Bruxelles recommande au Conseil européen l’ouverture des négociations en vue de l’adhésion d’Ankara à l’Union, ouvre la voie à un bouleversement sans précédent du projet européen. Il détermine fortement le visage qu’aura l’UE dans les dix, voire vingt prochaines années.

Un pays asiatique et musulman

Avec ce rapport de la Commission, on affirme pour la première fois sans ambiguïtés que l’Union n’est ni un club chrétien, ni une région géographique, mais avant tout un projet politique. Soyons clairs, la Turquie, avec 97% de son territoire en Anatolie et 66 millions de musulmans, ne laisse place à aucun doute : c’est un Etat asiatique et musulman. Bien sûr, ce pays est intimement lié à l’histoire européenne et beaucoup plus laïc que la Grèce, l’Irlande ou l’Italie, mais il reste différent. Cette ouverture est-elle positive ? Faut-il que la Turquie entre dans l’UE ? Nous laissons au lecteur l’appréciation de ce dilemme. Une chose est certaine cependant : en acceptant d’ouvrir les négociations d’adhésion avec la Turquie – qui dureront près de dix ans ou plus – l’histoire de l’Union a changé une fois pour toutes.

Jeune Europe cherche leaders clairvoyants

Le problème de l’Europe d’aujourd’hui est qu’elle entre dans l’Histoire sans véritables hommes d’Etat, sans leaders politiques à même de montrer la voie, d’animer un débat politique européen aujourd’hui cruellement nécessaire.

La décision de la Commission sort en effet d’un banal bureau bruxellois, au même titre qu’une simple directive sur la dimension des clous ou sur le commerce des bananes. Elle est certes assumée par un Günter Verheugen, Commissaire à l’élargissement, qui n’aura jamais pêché par manque de zèle dans son effort de renforcer les relations diplomatiques avec Ankara, mais qui n’a rien fait pour expliquer au public européen les raisons de l’adhésion turque. Bien sûr, sans médias européens forts cela relève de la gageure d’incarner une idée révolutionnaire, de communiquer avec charisme une conviction politique à 25 peuples différents.

Mais la Commission a également déçu car elle a négligé l’importance que revêt la construction d’un débat public européen. Pourquoi ne pas se rendre protagonistes, par exemple, d’une tournée continentale au cours de laquelle Verheugen et Prodi auraient promu le « projet Turquie » dans chaque Etat membre ? Pourquoi ne pas parier sur le peu de médias européens existants – parmi lesquels la chaîne Euronews et le magazine café babel – pour communiquer un message fondamental pour les prochaines décennies d’intégration européenne ?

La faute à Bruxelles ? Pas seulement...

La vérité est que nos leaders – non pas tant ceux qui siègent à Bruxelles, mais plutôt ceux qui font semblant de nous gouverner dans nos capitales nationales – ne veulent pas d’un débat public au niveau européen. Il est beaucoup plus confortable, beaucoup plus simple d’avoir à gérer la surprise – parfois même l’indignation – d’une opinion publique européenne qui reste très mal informée des bouleversements historiques – adhésion de la Turquie ou élargissement cette année à dix nouveaux membres – qui pèsent sur l’avenir de l’Union. Ceci évite à nos hommes politiques nationaux de se confronter à une dialectique transnationale qui bouleverse les repères culturels d’une classe dirigeante qui n’a jamais vécu dans l’Europe que nous vivons, qui n’a jamais bénéficié des programmes d’échange Erasmus, qui parle mal les langues étrangères et qui, en dernier lieu, considère l’UE comme une affaire de diplomatie.

Eh bien, l’Europe n’est ni une affaire de diplomatie, ni encore moins de bureaucratie ! Tant qu’il s’agit de clous ou de bananes, notre génération peut fermer un œil. Mais quand il s’agit d’intégrer la Turquie, nous voulons plus. Pour éviter que la démocratie européenne soit avortée avant même de s’épanouir, parions sur le débat européen ! Exigeons des leaders responsables et charismatiques ! Il n’est pas (encore) trop tard.