Turquie : « Notre colère est aussi noire que le charbon »

Article publié le 2 juin 2014
Article publié le 2 juin 2014

Deux semaines avant la catastrophe minière dans la ville turque de Soma, une demande de contrôle de la sécurité a été refusée par le parti dirigeant AKP. Un an après les soulèvements de la place Taksim, la colère des manifestants est maintenant grande à Istanbul. Quelles conséquences politiques implique Soma ? Le bilan intermédiaire avec une politologue et un réalisateur de documentaires.

Voilà ce que l’on peut sou­vent en­tendre dans les conver­sa­tions des tou­ristes un sa­medi soir à Is­tan­bul : « peut-être que c’est un peu trop dan­ge­reux, ren­trons quand même à la mai­son » C’est un lourd sa­medi soir de mai sur l’Ave­nue Is­tik­lal. La rue conduit de la place Tak­sim jus­qu’au Tünel, le plus an­cien sys­tème de fu­ni­cu­laire d’Eu­rope. On se laisse vo­lon­tiers em­por­ter par ce­lui-ci des rives du Bos­phore vers le haut, en par­ti­cu­lier lors des chaudes jour­nées.

Do­ré­na­vant, des co­lonnes de po­lice se sont bâ­ties dans les rues ad­ja­centes. Vi­sible et fu­mante ou faus­se­ment en­nuyée, la troupe at­tend. Au­jour­d’hui, contrai­re­ment à mer­credi, ce ne sont pas des mil­liers de gens qui sont venus sur l’Ave­nue Is­tik­lal. Non, seule­ment un petit groupe. Puis : les pre­miers tirs de gaz la­cry­mo­gène, les cris, les cla­meurs. On ne laisse pas les tou­ristes dé­ci­der : ils doivent ren­trer, crie le com­man­deur.

Mi­che­lan­gelo Se­ver­gnini, 39 ansob­serve la scène très pré­ci­sé­ment. Il lève les yeux sous ses che­veux roux et dit : « c’est aussi ça mon job ». Mi­che­lan­gelo est mu­si­cien et réa­li­sa­teur de do­cu­men­taires, il vient d’Ita­lie et de­puis 2008, il vit ici, à l’oc­ca­sion, dans la ville de 14 mil­lions d’ha­bi­tants. Son der­nier film The Rythm of Gezi, traite des ma­ni­fes­ta­tions de mai et juin 2013 à Is­tan­bul.

Ce que sait Mi­che­lan­gelo, c’est qu’il doit être pru­dent quand il as­siste aux pro­tes­ta­tions comme au­jour­d’hui. Ce qui se pas­se­rait si la po­lice l’at­tra­pait est in­cer­tain. Il ne sou­haite pas quit­ter le pays. C’est pour­quoi, il es­saie de res­ter en marge des ma­ni­fes­ta­tions, même si au­jour­d’hui il ne se passe pas grand chose.

Cela étonne. On au­rait at­tendu beau­coup plus de monde après l’ac­ci­dent mi­nier à Soma (ville si­tuée à l'ex­trême est du pays, ndlr). L’his­toire qui pré­cède l’in­ci­dent est in­quié­tante: en 2012, la mine de char­bon de Soma a été pri­va­ti­sée, en­traî­nant ainsi des ré­duc­tions de coûts dras­tiques. À peine deux se­maines avant l’ex­plo­sion, le parti d’op­po­si­tion CHP (Parti ré­pu­bli­cain du peuple, ndlr) vou­lait sa­voir pour­quoi les éco­no­mies se fai­saient avant tout au ni­veau de la sé­cu­rité des em­ployés. La de­mande fut re­fu­sée pas le parti au pou­voir du Pre­mier mi­nistre, Recep Tayyip Erdoğan, l’AKP.

des choses qui ar­rivent 

Ce sont sur­tout les ré­ac­tions of­fi­cielles d’Erdoğan qui choquent : il dit de la ca­tas­trophe que « ce sont des choses qui ar­rivent » et que ça au­rait pu ar­ri­ver « par­tout dans le monde ». Lors de la vi­site sur le lieu de l’ac­ci­dent, le par­le­men­taire et proche d’Erdoğan, Yusuf Yer­kel a donné des coups de pieds à un ma­ni­fes­tant. Ce n’est qu’après de vio­lentes pro­tes­ta­tions que Yer­kel dé­mis­sionna, quelques se­maines plus tard.

Cansu Ek­mek­cio­glu, 27 ans, en est ef­fa­rée. Elle est la pré­si­dente de l’ONG JEF en Tur­quie. Elle fait aussi de la re­cherche sur les ré­seaux so­ciaux et les mou­ve­ments po­li­tiques à l’Uni­ver­sité Ga­la­ta­sa­ray d’Is­tan­bul et doit res­pec­ter de nom­breux dé­lais. Elle ré­pond ce­pen­dant aux ques­tions en dé­tail par mail.

« Per­sonne ne s’est re­tiré, pas même une ex­cuse pu­blique n’a été pro­non­cée pour Soma. Je ne crois pas qu’elle ar­ri­vera en­core. Les coûts des ac­tions po­li­tiques ne sont sim­ple­ment pas payés dans ce pays. L’AKP a tou­jours en­core ses fi­dèles par­ti­sans et Erdoğan reste leur di­ri­geant po­pu­laire et ap­pré­cié. » Elle consi­dère un chan­ge­ment de di­ri­geant lors des élec­tions pré­si­den­tielles du mois d’août im­pro­bable.

Les troupes po­li­cières sont main­te­nant par­tout. Sa­medi 31 mai, lors du pre­mier an­ni­ver­saire des sou­lè­ve­ments du parc Gezi et de la place Tak­sim, un océan d’uni­formes et de bou­cliers ont vio­lem­ment dis­persé les mil­liers de ma­ni­fes­tants des­cen­dus dans la rue pour l'oc­ca­sion. Mi­che­lan­gelo sou­ligne :

« Le plus im­por­tant c’est ton vi­sage. Si tu res­sembles à tou­riste, ils ne font rien. Mais si tu te plantes là et prends des pho­tos sans carte de presse, il va t’ar­ri­ver la même choses qu’à lui. » Il montre un pas­sant, qui braque son smart­phone sur les po­li­ciers. Il est tenu par les bras afin qu’il pré­sente sa carte. Puis, à la ques­tion de sa­voir si les pro­tes­ta­tions à Soma pour­raient re­pré­sen­ter un « nou­veau Gezi », Mi­che­lan­gelo ré­flé­chit et sou­pire lon­gue­ment avant de ré­pondre. « Je ne le di­rais pas ça comme ça. Soma est bien loin de Gezi, qui concer­nait d’abord la des­truc­tion du parc à Is­tan­bul. Évi­dem­ment quelques arbres ne sont rien com­pa­rés à plus de 300 vies, mais il s’agit là de bien plus qu'une sym­bo­lique. Tu ne des­cends pas dans la rue pour pro­tes­ter contre cet in­ci­dent en soi, mais parce que tu veux ma­ni­fes­ter contre quelque chose de plus grand et parce que ta co­lère gonfle de jour en jour. » 

Les jeunes gens culti­vés et ou­verts sur le monde s’en vont

Beau­coup de gens ne sup­portent plus d’être en Tur­quie. Cer­tains sont même prêts à épou­ser des Eu­ro­péens pour ar­ri­ver plus fa­ci­le­ment à ob­te­nir un visa. Cansu le confirme :

« Oui, c’est vrai, c’est ce que j’ai en­tendu aussi dans mon en­tou­rage. Ce sont sur­tout les jeunes gens culti­vés et ou­verts sur le monde qui veulent quit­ter le pays, parce qu’ils ne se sentent pas re­pré­sen­tés po­li­ti­que­ment. Pour eux, tout de­vient in­sup­por­table, et spé­cia­le­ment avec le ton de plus en plus au­to­ri­taire du gou­ver­ne­ment. Beau­coup d’entre eux sont très pes­si­mistes en ce qui concerne l’ave­nir. Ça fait vrai­ment peur, d’avoir une so­ciété aussi di­vi­sée ici. »

Mi­che­lan­gelo parle des pro­tes­ta­tions comme d'« un jeu, qui n’est pas seule­ment joué par la Tur­quie ». Il les dé­crit aussi comme « un phé­no­mène in­ter­na­tio­nal ». Puis ajoute : « la Tur­quie est un pays si im­por­tant en ce mo­ment : à cause de la guerre en Syrie, à cause du Moyen-Orient et à cause de l’im­mi­gra­tion de l’est vers l’Eu­rope. Au dé­part, les pro­tes­ta­tions étaient cer­tai­ne­ment spon­ta­nées, mais entre temps, une mo­bi­li­sa­tion mon­diale a lieu. Moi, ça me pa­raît bi­zarre. Pen­dant long­temps, per­sonne ne s’est in­té­ressé au pays et de­puis un an on ne parle plus que de la Tur­quie. Mal­heu­reu­se­ment ça ne sim­pli­fie pas les conflits au sein du pays ».

Plus tard, il re­tournera dans son ap­par­te­ment du quar­tier Tar­labaşi, au sud de l’Is­tik­lal. Dans sa rue, les com­mer­çants le sa­luent. Du linge de toutes les cou­leurs flotte aux fe­nêtres. Si l’on re­garde de plus près, on re­marque que l’im­meuble est de tra­vers. En bu­vant un verre, il ra­conte : « mon nom est sû­re­ment en­re­gis­tré dans le sys­tème du gou­ver­ne­ment ou de la po­lice. Mais je suis un petit pois­son. Ils me laissent tran­quille, jus­qu’à ce qu’ils aient peut-être be­soin de moi un jour. Je n’ai rien à ca­cher. Le gou­ver­ne­ment bien plus. »