Turquie : « L'UE doit comprendre qu’elle ne négocie pas en position de force »

Article publié le 27 juillet 2016
Article publié le 27 juillet 2016

Le coup d’État en Turquie a beaucoup secoué la politique étrangère turque, et on peut parier que l’Union européenne, les États-Unis et la Russie ne resteront pas les bras croisés. À quoi pouvons-nous nous attendre dans un futur proche ? Gianpaolo Scarante, ambassadeur italien à Ankara jusqu’en février 2015, répond.

cafébabel : Suite au coup d’État, comment la politique étrangère turque changera-t-elle ?

Gianpaolo Scarante : La politique étrangère turque a déjà changé. Elle a changé au cours de ces 10 dernières années, et elle a suscité beaucoup d’incertitudes, parce qu’elle est, en quelque sorte, détachée des intérêts occidentaux et européens. La Turquie qui fait partie de l’OTAN n’existe plus. Il existe en revanche une Turquie qui cherche son identité internationale, en se fondant sur sa force économique et sur ce qui a été appelé le « nouvel Empire ottoman », la « zone d’influence » turque. Aujourd’hui, une question se pose : dans quelle mesure la politique turque est-elle ou non encore soumise aux intérêts de l’Europe et de l’Occident ? Elle le sera inévitablement toujours moins, et il faudra se faire une raison. J’ai l’impression que l’Europe ne le comprend pas.

cafébabel : Concrètement, comment le rapport avec l’Europe changera-t-il ?

Gianpaolo Scarante : En examinant l’accord sur l’immigration, celui-ci part du principe que l’intérêt national prioritaire de la Turquie est l’accès à l’Union européenne. À la lumière de ces considérations, l’UE a offert la réouverture des négociations et l’octroi des visas, en échange de l’engagement turc en matière d’immigration. Le fait est que la Turquie n’a plus comme objectif prioritaire d’intégrer l’UE. Son entrée dans les années à venir n’est pas réaliste, et les Turcs le savent. L’UE doit comprendre qu’elle ne négocie pas en position de force, elle ne « tient pas la Turquie à sa merci » avec la question des négociations et des visas. L’Europe dans sa globalité, doit mettre en jeu la totalité des rapports avec la Turquie et pas seulement de petits morceaux, qu’ils s’agissent d’immigration ou d’économie. Sans parler de la répression actuellement en cours qui fait régresser le pays de plusieurs décennies en matière des droits civils et de libertés personnelles. Ceci est, en toute honnêteté, inacceptable.

cafébabel : Comment le rapport avec les États-Unis et la Russie évoluera-t-il ?

Gianpaolo Scarante : À l’heure actuelle, la Turquie semble jouer sur plusieurs tableaux, il suffit de regarder la politique de réouverture adressées à Israël et à la Russie. Penser qu’Ankara est alliée à l’Occident et aux États-Unis est une idée fausse. Ankara fait ce qui l’arrange. Si c’est opportun de s’allier avec la Russie, elle le fera. La crise syrienne représente aujourd’hui un échec cuisant pour la diplomatie mondiale. C'est la pire erreur de jugement jamais commise par l’Europe. Nous assistons à une phase de pragmatisme des différents adversaires, y compris des États-Unis, qui négocient une sorte de « répartition de la zone d’influence » au Moyen-Orient avec la Russie. La Turquie choisira le front qui lui semblera le plus opportun. Si les Russes garantissent, par exemple, à la Turquie un soutien antikurde, les Turcs choisiront la Russie. Aujourd’hui, la Turquie est libre, elle est ni liée à l’OTAN, ni à l’Union européenne, mais elle poursuit des intérêts nationaux qui sont différents de ceux des Européens et des Occidentaux.

cafébabel : La menace de rétablir la peine de mort est-elle réelle ?

Gianpaolo Scarante : Erdoğan est quelqu’un de très rusé. Indépendamment du fait que la peine de mort soit rétablie ou non, la répression sera très dure. Nous pouvons déjà le constater. Mais en brandissant la menace de la peine de mort, Erdoğan a contraint l’Europe à fixer des limites en menaçant de suspendre les négociations. En admettant donc implicitement que les négociations pourraient rester ouvertes, si la peine de mort n’est pas réintroduite. Je ne pense pas qu’Erdoğan ait fait une erreur, je pense plus à une manœuvre stratégique. Si par la suite la peine de mort était vraiment réintroduite, ce serait un fait d’une gravité sans nom, qui isolerait encore plus la Turquie.

La perception et la réaction d’Erdoğan à des évènements comme celui-ci est devenue considérablement plus impulsive. Le risque, c'est que cette répression puisse l’emporter. C’est justement sur ce point que l’Europe doit rester ferme, mais pas uniquement sur la peine de mort en tant que telle. Face à une répression d’une telle ampleur, on ne peut même plus parler de négociations, ou de rapports stratégiques euro-turcs. Désormais, je sais que la politique ne peut pas être morale, mais on ne peut pas non plus penser avoir une politique aussi amorale. Même dans l’accord sur l’immigration, il y a des principes de moralité qu’il faut d’avantage prendre en compte.

cafébabel : Quelles évolutions prévoyez-vous dans le futur ?

Gianpaolo Scarante : Nous ne devons pas regarder les morceaux de l’histoire que nous avons devant nous, nous devons essayer de voir le récit dans sa totalité. Et ce récit dit que la structure politique, diplomatique, idéologique qui est née suite à la Première Guerre Mondiale, et qui a tenu bon pendant presque un siècle, est aujourd’hui en train de se disloquer. La Turquie rentre complètement dans ce processus. Il est toutefois important de comprendre que tout ce processus se déroule de manière complexe. Ce qui m’inquiète, c'est que je n'ai pas l'impression que l'Europe en soit consciente. 

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Gianpaolo Scarante était l'ambassadeur italien à Ankara. Il est actuellement professeur à l'Université de Padoue, où il enseigne la Théorie et la technique de la négociation internationale.