Turquie : Erdogan, bidules Turcs

Article publié le 21 mars 2014
Article publié le 21 mars 2014

Ou­bliées les ma­ni­fes­ta­tions de la place Tak­sim ? Alors que la Cri­mée mo­no­po­lise les mé­dias, nous au­rions tort de pen­ser que tout va bien en Tur­quie. En re­gar­dant de plus près, on pourra même s'aper­ce­voir que le pou­voir du Pre­mier mi­nistre Er­do­gan et de sa bande se fra­gi­lise.

Alors que le compte à re­bours a com­mencé pour les élec­tions lé­gis­la­tives de juin 2015, la pres­sion monte au Parti pour la jus­tice et le dé­ve­lop­pe­ment (AKP, parti au pou­voir en Tur­quie ndt). Son chef, le Pre­mier mi­nistre, lutte contre ses membres cor­rom­pus mais la po­si­tion de plus en plus au­to­ri­taire de Recep Tayyip Er­do­gan me­nace sa sta­bi­lité. L’em­prise de ce­lui-ci sur le pays et ses ha­bi­tants s’est pro­gres­si­ve­ment in­ten­si­fiée pen­dant ses dix an­nées au pou­voir, mais c’est seule­ment ré­cem­ment que les ci­toyens ont com­mencé à pro­tes­ter contre ce qu’ils per­çoivent comme une at­taque contre la Ré­pu­blique turque, et plus en­core contre le père de la Tur­quie mo­derne, Mus­tafa Kemal Ata­turk. Les res­tric­tions concer­nant la li­berté d’ex­pres­sion, la presse in­dé­pen­dante et le refus du gou­ver­ne­ment de re­con­naître les droits de la com­mu­nauté LGBT turque ont pro­vo­qué la co­lère du peuple et en par­ti­cu­lier des jeunes, qui pensent que le pays ré­gresse au lieu d’adop­ter le style de vie et les droits d’une so­ciété mo­derne eu­ro­péenne.

Une contes­ta­tion jus­ti­fiée ?

Pa­ral­lè­le­ment, Er­do­gan a im­posé une in­fluence re­li­gieuse sur le pays. Bien que la Tur­quie ait une large ma­jo­rité is­la­mique, de­puis la créa­tion de la ré­pu­blique en 1923, la Tur­quie est un État laïc avec une po­pu­la­tion mul­ti­cul­tu­relle. Cette laï­cité, ce­pen­dant, a été me­na­cée par l’in­fluence is­la­mique crois­sante d’Er­do­gan qui a conduit à res­ser­rer les lois concer­nant l’al­cool dans le pays. Une loi de 2011 (abro­gée de­puis) avait changé l’âge mi­ni­mum légal pour boire de l’al­cool de 18 à 24 ans. Ces pré­oc­cu­pa­tions se sont ac­cen­tuées jus­qu’aux troubles ci­vils de mai der­nier, avec comme points culmi­nants les évé­ne­ments sur­ve­nus sur la place Tak­sim et sur le parc Gezi à Is­tan­bul. De­vant les mé­dias in­ter­na­tio­naux et aux yeux de tous, Er­do­gan a af­firmé son au­to­rité en pi­lo­tant les re­pré­sailles de la po­lice contre les ma­ni­fes­tants, qui, fi­na­le­ment, ont ab­di­qué.

Alors com­ment Er­do­gan et son Parti pour la jus­tice et du dé­ve­lop­pe­ment ont-ils pu se main­te­nir au pou­voir si long­temps ? Il est vrai que pen­dant son man­dat, le sou­tien du peuple turc à Er­do­gan a aug­menté. Pen­dant la dé­cen­nie Er­do­gan, la Tur­quie a subi beau­coup de chan­ge­ments et de pro­gres­sion sur la scène in­ter­na­tio­nale et s’est im­po­sée comme un ac­teur clé à la fois en Eu­rope et en Asie. Avec une crois­sance de son PIB de 64% entre 2002 et 2012, la Tur­quie est de­ve­nue une puis­sance éco­no­mique mon­diale avec une im­por­tante in­fluence géo­po­li­tique.

Dans ma ville d’Is­tan­bul, les chan­ge­ments sont évi­dents. Grâce à un tun­nel fer­ro­viaire sous le Bos­phore, un métro flam­bant neuf  relie les conti­nents d’Asie et d’Eu­rope. Des jar­dins bien en­tre­te­nus longent les au­to­routes et  d’im­po­sants im­meubles du gou­ver­ne­ment ont vu le jour à tra­vers la ville. Une abon­dance de voi­tures de sport haut de gamme, de 4x4 et de pe­tites ber­lines à gros mo­teur donnent une vi­sion op­ti­miste de l’éco­no­mie turque d’au­jour­d’hui.

MAIS D’OÙ PRO­VIENT TOUT CET AR­GENT ?

Les sou­tiens d’Er­do­gan vantent les mé­rites d'un lea­der­ship ef­fi­cace et le suc­cès de la po­li­tique éco­no­mique. La sta­bi­lité po­li­tique a en­traîné une éco­no­mie stable ra­re­ment ob­ser­vée dans les pré­cé­dents gou­ver­ne­ments, qui furent des coa­li­tions à court terme. Grâce à cette sta­bi­lité, les in­ves­tis­se­ments étran­gers ont ex­plosé, to­ta­li­sant 123.7 mil­liards de dol­lars entre 2002 et 2012.

Par ailleurs, Er­do­gan dé­nonce cy­ni­que­ment la cor­rup­tion. De ré­cents dé­ve­lop­pe­ments ont sug­géré que le Pre­mier mi­nistre et son gou­ver­ne­ment étaient pro­fon­dé­ment im­pli­qués dans des af­faires de cor­rup­tion, et de nom­breuses en­tre­prises du pays parmi les plus pros­pères et les plus in­fluentes se­raient im­pli­quées. Un en­re­gis­tre­ment té­lé­pho­nique privé entre le Pre­mier mi­nistre et son fils a été dif­fusé à la té­lé­vi­sion na­tio­nale. Le sujet était une somme d'ar­gent qu'il était urgent de faire sor­tir de leur mai­son pour ne pas qu'elle soit dé­cou­verte. Bien évi­dem­ment, le Pre­mier mi­nistre nie for­mel­le­ment ces ac­cu­sa­tions et af­firme que l’en­re­gis­tre­ment est un faux. Un autre en­re­gis­tre­ment ré­vé­lait une conver­sa­tion entre Er­do­gan et le di­rec­teur d’un im­por­tant groupe de presse turc. Dans cet en­re­gis­tre­ment, le Pre­mier mi­nistre exi­geait du groupe qu'il cesse de mé­dia­ti­ser un des lea­ders de l'op­po­si­tion, ce que le di­rec­teur avait ac­cepté.

Que ces en­re­gis­tre­ments soient vrais ou faux reste à voir, mais il est peu pro­bable que des preuves soient réunies contre lui. De­puis qu'il est au pou­voir, Er­do­gan s'est mon­tré très doué pour ma­ni­pu­ler les in­for­ma­tions en sa fa­veur. Cette main de fer s'est aussi vé­ri­fiée lorsque le Pre­mier mi­nistre a rem­placé stra­té­gi­que­ment les mi­li­taires haut-gra­dés par des membres de son parti, pour as­seoir son pou­voir dans un pays connus pour ses coups d'états mi­li­taires. Heu­reu­se­ment, les der­nières me­naces d’Er­do­gan pour in­ter­dire Fa­ce­book et You­tube ont été stop­pées par le Pré­sident Ab­dullah Gul.

Les ma­ni­fes­tants du parc Gezi par Vice.

Un manque cruel d'al­ter­na­tives

Les der­niers son­dages sug­gèrent que le Pre­mier mi­nistre et son parti AKP ras­semblent en­core 40% des votes. Mal­gré un mé­con­ten­te­ment crois­sant en­vers le gou­ver­ne­ment, le peuple est face à un di­lemme, car au­cune force po­li­tique ne semble faire le poids en face de l'AKP. Prin­ci­pal op­po­sant à Er­do­gan, le Parti ré­pu­bli­cain du peuple (CHP) a en­core beau­coup de tra­vail pour convaincre le peuple turc.

L’an­née 2014 pro­met d’être pri­mor­diale pour la Tur­quie. Les élec­tions lo­cales au­ront lieu dans quelques se­maines et les ob­ser­va­teurs pré­disent que les vain­queurs se­ront bien pla­cés pour ga­gner aussi la fu­ture élec­tion gé­né­rale. Mais dans le sillage des évé­ne­ments ré­cents, il n'est pas sûr que la Tur­quie fasse en­core confiance à son Pre­mier mi­nistre.