Tunisie : les jasmins c'est loin 

Article publié le 30 août 2013
Article publié le 30 août 2013

Située entre l’Orient et l’Occident, la Tunisie vit dans un vide politique depuis près de deux ans. Sur cette terre de contrastes, des étudiants polyglottes cohabitent avec des paysans illettrés, les femmes portent le naqib comme le bikini. Les Tunisiens attendent encore les effets de la révolution.

Les nouvelles qui circulent en Europe à propos de la Tunisie parlent d’instabilité politique, d’islam intégriste, de protestations. Pourtant, je suis retournée à Tunis après le second anniversaire de la « Révolution des Jasmins », et derrière la révolte j’ai découvert un peuple qui a du mal à définir ce qu’il veut vraiment devenir.  On ne perçoit aucune stratégie et surtout il n’y a aucune voix en mesure de réunir le consensus populaire. La Tunisie semble prisonnière des sables mouvants : il manque la tête, il manque un leader, il manque une direction.

Retour vers le futur

En décembre 2010, la mort de Mohamed Bouazizi, un jeune commerçant de fruits qui s’est immolé pour protester contre la saisie de sa marchandise, a allumé une mèche déjà amorcée depuis des années. Les Tunisiens ont obligé leur président Ben Ali, au pouvoir depuis 1987, à démissionner et à s’enfuir à toutes jambes en Arabie Saoudite.  Un rappeur tunisien de Sfax, Ben-Amor,  ayant pour nom d’artiste El Général, a vu ses morceaux utilisés comme  bande-son de la révolte. Son morceau le plus célèbre Rais LeBled , diffusé sur Youtube et sur les réseaux sociaux, reprend les slogans des manifestations et raconte les souffrances du peuple tunisien.

Plus de deux ans se sont écoulés en Tunisie, beaucoup de gens parlent de politique, mais on dirait que le phénomène de la révolte est désormais inhibé par un futur toujours plus obscur et incertain. Il y a ceux qui ne veulent plus croire à la fable de la révolution de Jasmins. « Les premiers à manifester, les premiers à oublier », scandent des affiches sur les murs de Thuburbo Majus, un village à quelques kilomètres de la capitale. « Ici nous avons toujours été habitués à suivre des règles tandis que maintenant c’est le chaos. Même Obama ne parviendrait pas à gouverner la Tunisie », raconte Helmi, 35 ans de Hammamet.

Dans la Tunisie post-révolution l’économie a du mal à décoller : bien qu’il soit en baisse,  le taux de chômage est encore élevé (15,9%) et le prix des aliments de base a augmenté.  Cette année, le pays a été profondément blessé par le meurtre de Chockri Belaïd en février, et celui de Mohamed Brahmi le 25 juillet. Ils étaient tous les deux des opposants d’Ennahda, le parti islamique modéré actuellement au pouvoir. Cette formation politique est une expression de la Confrérie musulmane, et beaucoup de Tunisiens « libéraux » la perçoivent comme une menace à l’ouverture laïque de la Tunisie vers l’Occident. Si certains accusent l’Ennhada de faire sombrer le pays dans l’obscurantisme religieux, d’autres sont convaincus que les médias dressent un portrait trop négatif de ceux qui tiennent en main les rênes de la scène politique tunisienne.  Le fait est que les deux homicides ont troublé la « transition démocratique », ainsi qu’une grande partie de la population retournée dans les mêmes rues et place qui ont été le théâtre de la première révolution contre Ben Ali.

Sans guide

Beaucoup de Tunisiens craignent qu’une politique islamique réduise à néant les progrès accomplis pendant la révolution. À Tunis, à côté du Parlement, Mohamed et Hamma, à peine 40 ans à eux deux, campent depuis plus d’un mois. « La vieille génération a ruiné la Tunisie. Les manifestations dégénèrent régulièrement, mais on s’en fiche de la sécurité. C’est le devoir de notre génération de changer ce pays », affirme avec conviction Mohamed sans toutefois réussir à donner d’autres explications ou motivations. Je parle ensuite avec un autre jeune de Tunis. Il me dit qu’une partie des jeunes qui campent sont payés pour rester là – pour occuper les lieux – et qu’ils se sentent comme des « moutons sans berger », privés d’idées sur comment améliorer le sort de la Tunisie. Lorsque je demande qui les paye, ma question reste sans réponse.

La formule de l’autogestion

En l’absence d’un point de référence réel et stable au niveau gouvernemental, le peuple tunisien s’autogère. À Takrouna, un ancien village berbère, je rencontre Aida Gmach Bellagha, fabriquante de bijoux et activiste silencieuse. Sans fonds de l’État, elle a réussi à restructurer le village où a vécu son grand-père avant de déménager à Tunis, entre la première et la seconde guerre mondiale. « J’ai mis la pression au gouvernement  et j’ai réussi à obtenir la distribution d’eau et d’électricité dans le village, même si aujourd’hui il n’y a plus que 5 familles qui vivent à Takrouma. J’ai lutté pendant des années, mais j’ai finalement gagné », explique Aida. Elle est cependant principalement préoccupée par la condition sociale des femmes en Tunisie. « Comme tu peux le voir, je me ballade en portant un décolleté et ma fille met des minishorts. On le fait un peu par provocation, mais surtout pour démontrer que nous ne nous rendons pas. » L’habit ne fait pas le moine.

Ici, les gens sont convaincus que la Tunisie ne peut être comparée à aucun autre pays de la région, et encore moins à l’Égypte. « On ne peut pas comparer l’incomparable », me dit-on à Sidi Bou Said, où le jasmin pousse désormais entre les barbelés. Les Tunisiens que j’ai rencontré se concentrent sur l’avenir mais sont déçus par le présent. Ils espèrent juste que demain sera un jour meilleur pour leur pays. Comme ils disent ici, « Inch’Allah ».

Video Credits: Michelangelo Sevrgnini/youtube