Tunisie : la dictature de Ben Ali menacée par la cyberguerre

Article publié le 7 janvier 2011
Article publié le 7 janvier 2011
Les Tunisiens ont pris les rues d'assaut depuis le 17 décembre pour protester contre le chômage des jeunes et la corruption du gouvernement, révélés notamment par WikiLeaks. Collectif Anonymous, blogueurs indépendants arrêtés ou disparus, la toile est plus que jamais engagée dans la lutte pour la liberté d'expression en Tunisie.

 Le 17 décembre 2010, Mohammed Bouazizi s'est immolé par le feu devant la mairie de Sidi Bouzid, ville du centre de la Tunisie. Il s'était aspergé de pétrole, désespéré après que la police tunisienne lui a confisqué sa seule source de revenu, un stand de fruits et légumes, parce qu'il n'avait pas de licence. Il est mort début janvier des suites de ses brûlures. Mohammed Bouazizi était un diplômé de 26 ans.

Colère dans la rue

Le 22 décembre un autre jeune homme, Houcine Neji, s'est suicidé devant la foule en s'accrochant à une ligne de haute tension. A la veille de Noël des policiers ont tiré sur la foule de manifestant, tuant un jeune de 18 ans et en blessant un autre, qui succombe à ses blessures le jour du nouvel an. Le 17 décembre a changé la Tunisie, dont les citoyens étaient jusqu'alors dominés par le désespoir et un manteau de peur étendu à tout le pays, excepté la côte touristique réservée aux visiteurs de passage. Aujourd'hui ils descendent dans les rues à Sidi Bouzid aussi bien que dans d'autres villes et dans la capitale, Tunis. Ils ont fini par évacuer toute la colère contenue pendant des années. Cette grogne a beaucoup de facettes et une direction claire. Les chômeurs sont dehors, tout comme les avocats, étudiants et lycéens. Le chômage des jeunes atteint 14% selon les chiffres officiels, mais les estimations officieuses tournent plus autour de 30%. Les citoyens protestent donc contre le manque de perspectives d'avenir pour les jeunes diplômés tunisiens aujourd'hui. Ils pestent aussi contre la corruption et la censure qui les touche jour après jour. Ils s'élèvent contre le président qui semble avoir oublié qui il est censé servir.

Président à vie

Le président Zine El Abidine Ben Ali dirige le pays depuis 1987. Réélu avec presque 90% des votes en novembre 2009, il ne souffre d'aucune opposition digne de ce nom. Quiconque souhaite avoir accès à l'expression publique doit détenir sa carte au parti du gouvernement ou mieux, faire partie du cercle resserré de la première dame, Leila Ben. Partout où vous portez le regard, des restaurants et des boutiques aux façades d'immeubles, vous trouverez un portrait du président. Ben Ali a d'ailleurs retouché la loi constitutionnelle pour pouvoir se substituer à lui-même en 2004, en augmentant le nombre de mandats présidentiels. Les prochaines élections auront lieu en 2014 et des propositions pour changer la constitution à nouveau sont déjà en cours : la clause qui défini un plafond d'âge pour un candidat présidentiel doit être augmentée. Ben Ali, 78 ans, doit être à nouveau candidat. En attendant, il a remplacé son ministre de la Communication suite aux évènements qu'il dit avoir « suivi avec inquiétude et préoccupation », tout en y voyant « une instrumentalisation politique par certaines parties qui ne veulent pas le bien de leur patrie »...

En route vers la révolution ?

Mais nous voyons tous les signes de ce qui se passe en ce moment. Les critiques contre le président ont trouvé leur chemin jusqu'à la rue. Dur de savoir à quel point les manifestations vont se développer et quelle forme elles pourront emprunter. Peut-être que la peur finira par l'emporter. Mais les protestations massives contre le régime s'en prennent à ses fondations les plus profondes. Il y a déjà eu un immense aveu d'échec dans un décor de guerre parallèle. Début janvier, l'opération Tunisie menée par le collectif Anonymous a abouti à bloquer le site du gouvernement ainsi que plusieurs sites ministériels, le site de la banque Zitouna. La cyberguerre qui se profilait dangereusement ces dernières années est en train d'éclater. C'est une bataille pour la liberté d'expression ; des sites comme Youtube, Flickr et de nombreux blogs ne peuvent pas être visités depuis la Tunisie. Facebook compte environ deux million d'utilisateurs mais toute référence quant à des évènements comme Sidi Bouzid est introuvable.

 L'Europe : endormie ou en retard ?

Alors que le réseau d'information en langue arabe Al-Jazeera couvre l'actualité de la Tunisie au quotidien, les médias européens se retiennent, bien que le silence soit pire dans les médias américains. Ce n'est qu'en France, qui maintient traditionnellement de faibles liens avec ses anciens protectorats, que des journaux comme Le Monde et Libération ont porté le sujet à la Une. En Allemagne aucun des média majeurs n'ont évoqué les émeutes qui ont lieu dans ce pays d'ordinaire vu comme un paradis tropical. Rien ne filtre pour l'instant du gouvernement. Jusqu'ici, le président pouvait compter sur l'appui des Etats européens car outre la liberté d'expression, sa dictature avait permis de gérer l'expansion de l'islamisme politique. Il doit désormais espérer que personne de l'autre côté de la Méditerranée n'ait compris qu'il s'agit à présent d'un combat d'une autre nature.

Photo: (cc)pietroizzo/flickr