Tunisie : « La démocratie s’est exprimée »

Article publié le 27 octobre 2011
Article publié le 27 octobre 2011
Les résultats des élections tunisiennes ne sont pas encore officiels. Néanmoins, une tendance se confirme d’heure en heure : le parti des islamistes modérés, Ennahda, est en passe de remporter la victoire aux élections constituantes de dimanchedernier.
L’un des pionniers du réveil numérique pendant la révolution de Jasmin, membre de l’Association tunisienne des libertés numériques, Khelil Ben Osman, livre pour cafebabel.com son regard sur le premier grand moment démocratique de Tunisie.

cafebabel.com : Même si les résultats ne sont pas encore officiels, le parti des islamistes modérés, Ennahda, est largement en tête du scrutin. Quel est votre sentiment à quelques heures de la fin du dépouillement ?

Khelil Ben Osman: Force est de constater que leurs résultats sont incroyables et qu’ils sont désormais une force politique extrêmement importante. Par un travail de terrain, de maillage, Ennhada a été omniprésent et le parti a pu jouir de bons résultats dans l’ensemble du pays. Les partis modernistes, ont quant à eux laissé tomber beaucoup de zones rurales de la Tunisie. Mais je pense que le peuple tunisien a emprunté le chemin de la démocratie. En témoigne le taux de participation extraordinaire (vraisemblablement proche de 70%, ndlr).

cafebabel.com :La potentielle victoire d’un parti islamiste aux élections constituante peut-elle être vécue comme une régression par rapport au printemps arabe en général et à la révolution de Jasmin, en particulier ?

Khelil Ben Osman : Clairement pas. On savait qu’ils feraient un bon score. Ce que l’on peut souligner en tant que régression c’est le fait que les modernistes n’aient pas fait de bons résultats : tout simplement parce que le débat de la campagne s’est centré sur l’évènement de Nessma TV (des islamistes ont envahi le plateau de la chaine de télévision en question pour protester contre la diffusion d’un film, Persepolis, ndlr) marquant pour beaucoup de Tunisiens, qui a cristallisé un front laïc et un front conservateur-musulman.

« Je suis confiant »

cafebabel.com :Pensez-vous que les partis modernistes ont manqué de stratégie politique, qu’ils ne se sont pas assez bien préparés à une telle éventualité, peut être trop reposés sur l’élan démocratique qui a eu lieu quelques mois auparavant ?

Khelil Ben Osman : C’est le reproche que l’on peut adresserau PDP (Parti démocrate progressiste) qui aurait dû se retrouver en deuxième position selon les sondages et qui a énormément joué la carte de l’acquis en considérant qu’il ne pouvait en aller autrement que de passer par la voie d’un modernisme complet. Maintenant une question se pose : celle de la compatibilité entre la modernité et un parti musulman.

cafebabel.com :Justement, beaucoup d’hommes politiques occidentaux et de médias européens, à commencer par Le Monde, s’interrogent sur la compatibilité entre l’Islam et la démocratie. Qu’avez-vous à leur répondre ?

« Je pense que parce que l’Islam est montré du doigt dans le monde, on en garde finalement que les aspects négatifs et caricaturaux. »

Khelil Ben Osman : Les États-Unis à ma connaissance constituent un État chrétien. Le président américain, lors de son investiture, jure devant dieu, une main sur la Bible. Pourquoi on ne conteste pas cette proximité avec la religion et l’État alors qu’on la conteste dans les pays arabo-musulman ? De la même manière, beaucoup de partis européens s’affichent sous une couleur religieuse (le CDU d'Angela Merkel, par exemple, ndlr)

cafebabel.com :Ceci étant, la constitution américaine est régie par un droit qui n’est pas religieux alors que les islamistes tunisiens soulèvent la question d’un État réglé par une loi islamique : la charia.

Khelil Ben Osman : La charia est aussi une question de courant de pensée au sein de l’Islam. Ce n’est pas une généralité. Et je pense que parce que l’Islam est montré du doigt dans le monde, on en garde finalement que les aspects négatifs et caricaturaux. L’enjeu souligné pendant la campagne concerne cet article 1 de la Constitution tunisienne. Va-t-on décider de mettre en avant le fait que la Tunisie est un État musulman ? C’est une grosse interrogation qui, selon moi, doit être gérée après les élections. Comme d’autres par ailleurs : le concept de laïcité est-il applicable à l’Islam ? Sur ces questions, on met toujours en opposition l’Orient et l’Occident. Et il faut que l’on arrive à réaliser une symbiose. L’un fait vraiment partie de l’autre. C’est avec le mélange de culture et la diversité de la Tunisie que l’on arrivera à apporter des réponses à ces questions là.

"Le concept de laïcité est-il applicable à l’Islam ? Sur ces questions, on met toujours en opposition l’Orient et l’Occident"

cafebabel.com :Quel regard portez-vous sur la suite des évènements ?

Khelil Ben Osman :Je pense qu’après être sorti d’une période de troubles extrêmement bien gérée, la coalition qui va se constituer dans les prochains jours devra continuer à promouvoir l’élan démocratique de la révolution de Jasmin. Je suis confiant. La démocratie s’est exprimée. Il existe désormais une liberté de parole sans précédent en Tunisie. Il faut donc continuer de défendre la liberté d’expression et les droits fondamentaux qui seront garants des libertés de demain.

Photos : Une et texte©Ezequiel Scagnetti