Tunisie, Egypte : une révolution. Vraiment ?

Article publié le 11 février 2011
Article publié le 11 février 2011
Vous lisez les journaux et ne pouvez éviter un rictus sardonique en lisant l'édito enflammé d'un intellectuel européen qui dénonce les dictatures barbares du monde arabe après s'être tu pendant 20 ans ? Un jeune grec de l'équipe de cafebabel.
com à Athènes prend la plume contre ces interprétations à l'emporte-pièce, qui voient dans l'actualité du monde arabe ce qu'ils aimeraient voir plus que ce qu'ils savent reconnaître.

C’est une certitude, nous vivons des moments historiques.

L’année 2011 fait apparaître un monde différent de celui que nous avons connu jusque là. L’Ouest se trouve dans une crise profonde. Les économies émergentes d’Extrême Orient sont entrées pour de bon dans le jeu mondial. Le Moyen-Orient traverse une période de contestation sans précédent des vieilles dictatures toutes puissantes qui non seulement dominaient l’arène politique mais contrôlait aussi tous les aspects de la vie des pays qu’elles gouvernaient.

Egyptologues et tunisologues en herbe

De nombreux analystes se pressent cependant à annoncer l’avènement d’une nouvelle époque pour le Moyen-Orient, peut-être même pour la planète entière. C’est clairement avec plus de retenue que j’appréhende ces événements car, à l’heure des blogs et de l’information immédiate, nous essayons d’anticiper les événements et de les interpréter au moment où ils se produisent, et cela fait de nous des journalistes plus que des analystes.

Si l’on ne s’est pas occupé à cafebabel.com Grèce des événements qui agitent la Tunisie et de ceux qui secouent l’Égypte, c’est foncièrement parce que nous croyons simplement que des conclusions qui seraient tirées maintenant sont sinon erronées, du moins hâtives.

Un rapide coup d’œil dans les bulletins, les journaux et sur Internet vous convaincra que d’ici peu se lèveront des armées d’« Égyptologues » et de « Tunisologues » qui pensaient que ces événements étaient inévitables ou qui en vain se livrent à un examen comparé de ces sociétés. D’autres se livrent ingénument à des regroupements de ces pays parce qu’ils présenteraient des traits communs ou bien s’ingénient à annoncer l’avènement d’un « arc » démocratique arabe.

Deux certitudes, beaucoup de mystère

Si nous pouvons avoir des certitudes, c’est sur les deux points suivants : premièrement quelque chose est en train de changer au Moyen Orient, deuxièmement les gens qui ont manifesté dans les rues vivent dans la misère.

En revanche, il n’est pas évident du tout de savoir pourquoi ces événements se produisent maintenant et pourquoi ces dirigeants, que le peuple redoutait tant, se transforment en douceur et apparaissent maintenant comme de simples figurants. Qui s’attendait à ce que l’armée égyptienne, pierre angulaire du régime Moubarak, non seulement prendrait ses distances avec le régime mais encore prendrait part aux manifestations ?

De nombreuses questions se font jour quant à l’attitude des États-Unis et à l’absence de position de l’Union Européenne. Les « chers enfants des Américains » dans la région font l’expérience d’une évacuation à laquelle personne n’aurait pu songer dans le passé.

Le nœud de l’affaire réside dans le fait que l’Égypte n’est pas la Tunisie : Le gisement immense de gaz naturel de « Léviathan » qui vient d’être découvert au large des côtes israéliennes est en train de changer considérablement les équilibres géostratégiques.

La zone méditerranéenne située entre Chypre, Israël, la Grèce et l’Égypte en ressort comme étant l’Eldorado de la Méditerranée. L’importance de la Zone d’Exclusion Économique égyptienne en lien direct avec le canal de Suez, et le fait que l’Égypte est le seul pays à reconnaître Israël rendent nécessaire la stabilité du pays aujourd’hui plus que jamais. Alors pourquoi les Américains et les Occidentaux en général « grillent » Moubarak spécialement maintenant ?

Pourquoi veulent-ils le changement « ici et maintenant » ? Je tiens à rappeler aux « partisans des démocraties arabes » que les pays qui n’ont pas une tradition démocratique de longue date et qui font l’expérience de tels changements basculent souvent dans des périodes prolongées de chaos. Personne à l’heure actuelle ne peut garantir que l’opposition en Égypte est prête à gouverner et à se prémunir des assauts du fondamentalisme islamique.

Précaution

La théorie des dominos semble s’étendre spontanément ou opportunément puisque en Algérie comme en Jordanie, de semblables événements s’organisent autour de revendications propres à chaque pays.

La Méditerranée traverse une période de bouleversements : la crise du Sud européen, la montée en puissance de la Turquie, le « Léviathan » et les changements de régime en Afrique du Nord. Ce sont autant d’événements qui conduisent à un regain d’intérêt géostratégique pour cette région que nous devons appréhender avec précaution. Ne soyons pas trop pressés...

Georgios Kokkolis prépare une thèse de doctorat dans le domaine néohellénique au King's College de Londres. Retrouvez son article sur cafebabel.com Athènes

Photo : Une (cc)jasoneppink/flickr ; Ben Ali : (cc)magharebia/flickr