Tsipras n'est pas un calculateur, il n'a pas le choix 

Article publié le 2 septembre 2015
Article publié le 2 septembre 2015

[OPINION] C'est une année électorale chargée à la mode grecque, ou plutôt à la mode de l'Europe nouvelle, post-démocratique. Beaucoup reprochent à Tsipras d'abuser de sa démission dans les luttes de pouvoir internes au parti. Sur certains aspects, c'est exact. Mais, ce qu'il faut savoir, c'est que le Premier ministre démissionnaire n'a pas d'autre choix que les élections.

C'était déjà un peu sadique d'appeler le peuple grec aux urnes pour la troisième fois cette année. Sadique surtout, quand on se représente les options dudit vote : un Premier ministre, qui en seulement sept mois est passé du porteur d'espoir transparent à l'homme politique pragmatique et mystérieux, un parti conservatif mouillé jusqu'au cou dans les dilemmes de la corruption grecque, un parti de la jeunesse sans profil défini, ou encore les sociaux-démocrates et les fascistes déjà morts et enterrés. Ah oui, et aussi la nouvelle Laiki Enotita (Unité populaire), qui est en construction avec 25 anciens parlementaires de Syriza pour former un parti de gauche de protestation contre Alexis Tsipras. Aïe. Choix cornélien pour les masochistes de la démocratie.

Demi-tour, démission, nouvelles élections ?

De nombreux Grecs soutiennent toujours Tsipras. Cela étonne parfois, vu que son demi-tour à 180 degrés en juillet n'aurait pas pu être beaucoup plus dramatique. Quel chef politique aurait laissé le peuple voter un référendum sur un troisième plan d'aide, pour juste après faire le contraire de ce que la majorité des Grecs a voté ? Et quel Premier ministre démissionne en espérant se faire réélire par le même peuple, qu'il a induit en erreur moins de deux mois auparavant ?

Ce sont les questions que se posent les Grecs en ce moment. Les ardents partisans de Syriza particulièrement, qui avaient vu en Tsipras un renouveau pour Hellas, sont maintenant un peu confus. Beaucoup se sentent tout simplement trompés. « Je ne vais pas revoter pour lui, » dit un employé d’hôtel de 23 ans, qui l'avait soutenu lors de la campagne électorale. Dans l'aile gauche du parti, beaucoup sont ceux qui pensent ainsi. Pour eux, il était important d'éviter en tout cas un troisième plan d'aide - même si ça devait coûter l'euro à la Grèce.

Mais pour la plupart des partisans de Tsipras, le nouveau visage du chef de Syriza est d'abord celui-ci : un livre de sept sceaux. « J'essaye de le comprendre, mais je n'y arrive pas. J'ai voté pour lui en janvier. Puis je lui ai encore donné ma voix en juillet. Et là il fait le contraire de ce que le peuple l'invite à faire et maintenant il veut encore ma voix ? » Beaucoup pensent comme ce trentenaire, employé de bureau. Quel est son plan ? Pourquoi a-t-il fait ça ?

Borgne au royaume des aveugles – Tsipras a ses chances

Que Tsipras se fasse probablement réélire malgré tout repose essentiellement sur deux points. Un, il n'y a pas d'alternative. La victoire écrasante de Syriza en janvier est à mettre avant tout sur le compte de son chef charismatique. De nombreux anciens électeurs du PASOK (le parti social-démocrate qui est à l'article de la mort, et qui était jusqu'en juin dirigé par le pendant grec de Sigmar Gabriel, Evangelos Venizelos) soutiennent l'alliance de gauche. Pas parce qu'ils sont devenus des gauchistes, mais surtout parce que le PASOK n'a vraiment plus rien à voir avec la sociale-démocratie. Et la Nea Dimokratia, les Conservateurs ? Un parti qui est embourbé dans le réseau de corruption de la république grecque. Bon, l'ancien Premier ministre de droite Samaras a entre-temps démissionné. Beaucoup parmi les électeurs fidèles s'en réjouissent. Mais le parti s'est beaucoup fait berner par la Troïka. Pas pour le bien du pays, cela va sans dire, mais principalement pour maintenir en place les anciennes structures du pouvoir.

De l'autre côté, Tsipras perd certes des voix de l'aile gauche, mais il peut en gagner dans le centre conservatif. C'était pareil en dernier lieu au Parlement, où il devait, sous les coups de fouet de la troïk... - pardon - des  institutions  faire voter des réformes  en procédure accélérée, que l'aile gauche du parti avait rejetées avec véhémence. Il n'a pu obtenir gain de cause que grâce aux voix de Nea Dimokratia et du parti néolibéral, Potami.

De nouvelles élections comme unique possibilité

Ça ne pouvait plus durer avec ce gouvernement minoritaire déguisé. Plusieurs lui reprochent maintenant un coup, grâce auquel il espère se débarrasser des voix dissonantes à gauche de son propre parti. Ça méritait considération - et en plus ça a marché. La restructuration du cabinet après le référendum était déjà un premier signe que le nouveau cap pro-réforme n'était pas compatible avec la base du parti.

Somme toute, le nouveau cap n'a plus rien à voir avec la mission du gouvernement que les Grecs lui ont confiée. Quand on regarde les conditions que l'Europe impose à la Grèce, on se demande pourquoi il y a eu des négociations. Au final, Tsipras et Varoufakis n'ont obtenu gain de cause sur aucun point. En attendant, l'ancien ministre des Finances se confie en interviews et dans les articles de presse. Si ne serait-ce qu'une fraction de ce qu'il raconte sur Schäuble est vraie, la direction de base anti-européenne du gouvernement allemand devient plus explicite.

Tsipras a maintenant besoin de la confirmation des Grecs pour continuer à diriger le pays. Mais sur quelle base ? A priori, il n'a respecté aucune promesse de campagne. Aucune. La question est pourtant de savoir ce dont la Grèce a le plus besoin. Il s'agit bien sûr de l'allégement de la dette. La BCE la veut, le FMI depuis longtemps et même la Commission est partagée. Les représentants nationaux de l'UE se massent derrière la chancelière en apparence tout puissante, qui refuse encore officiellement un allégement de la dette. Pourtant chacun sait que c'est inéluctable. Ça n'aura lieu cependant qu'après les élections de l'assemblée parlementaire allemande, car la politique grecque de Merkel commence déjà à perdre des soutiens dans son propre camp.

Bâillonné pour la campagne électorale expéditive

Il ne reste pour les Grecs qu'à espérer que l'Allemagne cède. Dans la campagne électorale expéditive à venir, un Tsipras apparemment muet ne pourra pas gagner de points en expliquant avoir cassé toutes ses promesses de campagne dans l'espoir inouï d'obtenir un allégement de la dette. Pas seulement parce que c'est déjà clair pour la plupart, mais surtout parce que ça ne suffirait pas à amadouer les derniers opposants importants. On ne pouvait s'imaginer comment Gerda Hasselfeldt, qui a elle-même choisi d'être le rappel à l'ordre de la Grèce, le ministre de la Bavière Söder, le professionnel des talk-shows Bosbach ou encore le ministre des Finances réagiraient si Tsipras proclamait à tue-tête l'allégement prochain de la dette.

Donc Tsipras s'engage presque bâillonné dans la bataille électorale et espère être réélu. Réélu par un peuple à qui on a bandé les yeux et qu'on a assommé au moment du grand espoir. Même le romantique de la démocratie a pris douloureusement conscience, sous la violence du choc, de la réalité politico-sadique de notre temps.

Les intellectuels sadomasochistes pourraient apprécier cela, s'il n'y avait pas les fascistes. « Aube dorée est actuellement le seul parti au Parlement, qui est ouvertement contre le système. Ça attire les votes de protestation », explique Elenna Ioannidou, députée Vert au conseil municipal de Thessalonique. Au moment où des vagues de réfugiés déferlent sur le pays, et où l'UE semble sourde et aveugle, le parti peut gagner de nouvelles voix. Les journaux populistes parlent de bateaux apportant des maladies dans le pays. La population est à cran. Compter à présent sur l'abandon sans condition des électeurs pourrait être une fatalité.

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Cet article a été publié le 25 08 2015 sur www.eudyssee.net