« Traité comme un ballon de foot » : le destin d'un Rom du Kosovo

Article publié le 20 juin 2015
Article publié le 20 juin 2015

La population de Hambourg, la moitié de la superficie du Land de Hesse : le Kosovo est petit, mais depuis le début de l'année, d'aucun pays n'est venu autant de réfugiés en Allemagne. Presque tous doivent faire demi-tour – même les membres de minorités discriminées. Un jeune Rom raconte. 

Ridvan n'a vu que leurs yeux, les hommes portaient des masques de ski. Ils l'ont battu, lui et ses frères et soeurs, et ils ont violé sa mère. Munis de fusils d'assault, ils ont assailli la maison de la famille Haliti, et ils reviendraient et tueraient, disaient-ils, si la famille ne quittait pas le Kosovo sous un mois. Dans ce pays, on ne veut pas de Roms. Des années plus tard, on a affirmé à la famille Haliti que c'était un pays sûr.

La voix de Ridvan devient chétive quand il parle de ce jour-là. Juste avant, ses yeux foncés étaient remplis d'une grande attention, maintenant, il regarde vite par terre. Son allemand est approximatif, mais compréhensible. Il est assis sur un banc en bois dans le quartier Allende de Berlin-Köpenick. Une forêt de pins dense borde les immeubles préfabriqués aux couleurs pastels et les larges rues en béton, l'après-rasage de Ridvan répand une odeur forte dans l'air lourd du soir. Le jeune homme de 18 ans a déjà des cheveux gris sur les tempes et s'appelle en réalité autrement, mais il ne veut pas dévoiler son vrai nom et celui de sa famille. « Qu'est-ce qui se passera si les Albanais voyaient ça ? », demande-t-il. Ce sont des Albanais du Kosovo qui l'ont assailli, lui et sa famille.

Plutôt l'Allemagne que le Kosovo

Quatre ans et demi se sont écoulés depuis. Aujourd'hui, Ridvan, ses cinq plus jeunes frères et soeurs et ses parents vivent dans un foyer de réfugiés à Berlin. Après l'attaque, ils ont fui en Suède, trois ans et demi plus tard, leur demande d'asile a été refusée et ils sont partis en Allemagne. Ridvan a laissé des amis derrière lui, il s'était acclimaté. « C'était terrible », avoue-t-il. « Mais plutôt l'Allemagne que le Kosovo. »

Qu'il puisse rester, est peu problable. Selon le règlement Dublin, la Suède doit de nouveau accueillir la famille. « Cela n'intéresse personne qu'il y ait une menace d'expulsion là-bas », explique Dirk Morlok de Pro Asyl. Certes, une procédure de demande d'asile en Allemagne ne propose guère de meilleures perspectives : plus de 25 000 Kosovars ont déposé une demande d'asil en Allemagne depuis janvier, d'aucun pays il n'est venu autant de personnes – mais seulement une sur mille peut rester. Les Roms et les autres minorités du Kosovo souffrent d'une discrimination très répandue et systématique, comme le déplore Amnesty International.

Si l'on questionne Ridvan sur le Kosovo, de l'accablement se dessine sur son visage éveillé. Il n'avait pas le droit d'aller à l'école, il était racketté, insulté. On l'a traité, dit Ridvan, comme – le mot ne lui revient pas, il lève maladroitement les pieds – « comme un ballon de foot ». Tout le monde pouvait shooter. 

Il trouve que l'Allemagne, au contraire, « est un pays génial ». Il voudrait bien travailler ici. Comme quoi ? Son regard s'arrête un court instant, interrogateur. « Quelque chose avec les mains, un bon travail », dit-il alors, hausse les épaules et l'on peut sentir l'indifférence d'un garçon pour qui le travail de rêve n'existe pas, parce qu'il a arrêté de rêver. 

Au Kosovo, les Haliti n'ont plus rien. Ils devraient probablement vivre dans la rue, dit Ridvan. Il lève les mains, impuissant, et pour la première fois, ses paroles sont saccadées, ses yeux humides et soudain, tout le désespoir de ce jeune homme de 18 ans apparaît dénudé et oppressant dans la lumière inclinée du soleil tardif. Il n'est pas accepté, nulle part. « Je ne comprends pas », dit-il. « Mais que pouvons-nous faire ? ». Cette question amère, c'est lui qui la pose. Il vient de me dire au revoir avec une poignée de main ferme et un sourire triste, puis il se retourne encore une fois et lance : « Attendre. Nous attendons tous les jours » – la décision si la famille Haliti peut rester. Une chance sur mille.