Train fantôme pour Lisbonne

Article publié le 9 juillet 2008
Article publié le 9 juillet 2008
Après la débâcle du référendum irlandais, l'Europe parviendra-t-elle à remettre le traité de Lisbonne sur les rails ? Opinion.

Train de nuit pour Lisbonne, de Pascal Mercier, est l'un des plus beaux romans européens contemporains. Un professeur de latin entreprend un voyage au Portugal sur les traces d'un poète victime de la dictature de Salazar. Le traité de Lisbonne a lui aussi pour dessein d'aller de l'avant. Il ne rend certes pas l'Union européenne plus simple, mais plus transparente et plus palpable. Tout citoyen a le droit « de participer à la vie démocratique de l'Union » qui en retour prend ses décisions « aussi ouvertement et aussi près que possible des citoyens. »

Quoi qu'il en soit, ces perspectives laissent les Européens plutôt froids. Après les 62 % de suffrages négatifs recensés aux Pays-Bas en 2005 et les 55 % français, les Irlandais ont rejeté la nouvelle version du traité par 52 % des votes. Si le projet était mis aux voix chez les pays réputés eurosceptiques, tels la Grande-Bretagne ou l'Autriche, nul doute qu'il en résulterait de cuisants échecs. Le train pour Lisbonne prend les allures d'un train fantôme sans âme qui vive à bord.

Construire l'Europe en raisonnant par l'absurde ?

(the Green Party / flickrDoch) Et alors ? La participation aux organisations internationales et la négociation d'accords multilatéraux n'ont jamais suscité un réel engouement. Ne confondons pas l'UE avec l'Euro 2008 de football. Le point de vue selon lequel de nombreux citoyens auraient à cœur de renégocier le traité tient au contexte européen actuel, et il a été monté en épingle. Gardons à l'esprit qu'une Europe étroitement intégrée est inenvisageable à terme à moins d'impliquer les populations des pays membres dans les prises de décision.

La situation d'aujourd'hui n'a pas de sens : certains états membres soumettent individuellement des questions d'orientation européenne au vote populaire, alors que leurs populations n'ont nullement l'habitude de statuer de manière régulière et approfondie sur des sujets cadres. Les premières analyses du scrutin irlandais concluent à une crainte de l'avenir : près d'un quart des « nonistes » sondés admettent n'avoir pas eu une connaissance suffisante du traité de Lisbonne. Une autre tranche de 12 % reconnaît avoir voulu protéger l'identité irlandaise. Les Irlandais n'ont pas cherché à discuter tel ou tel point, mais ont voulu exprimer un mal être diffus face à une Europe institutionnelle jugée lointaine.

Après la débâcle du référendum, une alternative

Les réactions dans le reste de l'Europe sont on ne peut plus tranchées : un premier groupe, dont la France et l'Allemagne forment le noyau, entend amener le gouvernement irlandais à soumettre à la population une nouvelle version du traité, édulcorée et plus explicite. Un second groupe composé de la république tchèque et de l'Italie entend enterrer une bonne fois pour toute le traité de Lisbonne, au prétexte que le « souverain » s'était exprimé.

C'est vite oublier que le concept de souveraineté est depuis longtemps dépassé. Aucun état ni aucun peuple n'est aujourd'hui totalement souverain. La réaction irlandaise du 12 juin dernier n'est en rien une manifestation d'ordre religieux, mais bien l'expression d'une opinion. Même si les citoyens irlandais devaient camper sur leur position de refus, cela n'aurait sur le long terme évidemment aucun effet sur la volonté d'intégration des autres états : l'éventualité d'une démission collective préalable à la formation d'une nouvelle Union n'a rien de plausible. Mais la question s'inscrit malgré tout en filigrane dans les rapports de force actuels.

Les scénarios en cas d'un maintien du non irlandais

Un schéma en deux temps est envisageable. Au cours d'une première étape, les adaptations institutionnelles les plus pressantes seraient ratifiées quasi unanimement dans le cadre de l'élargissement à la Croatie. N'oublions pas que l'article 49 du traité européen autorise dans le cadre d'une adhésion le recours à des adaptations « que cette admission entraîne ». Les autres points du traité de Lisbonne pourraient être mis en suspens pour un temps. Une modification pourrait prévoir que toute adaptation ultérieure serait soumise à référendum au niveau européen.

Le fait que le train se soit arrêté de manière brutale en gare de Dublin n'est pas le signe qu'une démocratie directe sur le plan européen est hors de propos, mais prouve que le mode référendaire appliqué de façon sporadique, et donc dans un contexte émotionnel chargé, n'est pas l'outil ad hoc pour statuer efficacement sur des sujets concrets.

Il est essentiel de saisir qu'une démocratie directe a pour fondement un débat régulier conduit en concertation avec un peuple. Le désintérêt flagrant auquel se heurtent les élections du Parlement européen prouve combien que ce débat est inexistant. Le taux de participation au scrutin de 2004 a atteint sur le plan européen un piteux 45,6 %. Si cinq années d'un débat parfois houleux autour du projet de constitution pouvait avoir pour effet une participation nettement supérieure à 50 % en 2009, cela serait déjà un grand pas. Le professeur de latin du Train de nuit pour Lisbonne apprend énormément au cours de son périple et en ressort un homme neuf. Puisse l'Europe connaître pareil destin!