Tout le quartier juif au pied du mur

Article publié le 28 mai 2008
Article publié le 28 mai 2008

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Autour de la plus vieille synagogue du monde, les vestiges tombent et les immeubles modernes chassent la tradition. L'histoire d'un affrontement entre intérêts financiers et patrimoine.

Des fenêtres Art Nouveau un peu kitsch et des stucs sur un immeuble dont la peinture se décolle par plaques laissent planer comme un parfum décrépitude. Les larges portails et leurs grandes entrées rappellent une époque depuis longtemps révolue et prestigieuse. C’est dans cette rue Kiraly Utca, dans le quartier juif de la capitale hongroise, du côté de Pest que l’historienne d’art Mária Kemény mène son combat contre la modernisation sans vergogne de cet arrondissement. « Toute une partie du quartier juif appartient au patrimoine culturel mondial de l’UNESCO. Pourtant les bâtiments historiques tombent en ruine et en même temps, des sociétés du BTP construisent des immeubles de bureaux ou de commerce flambant neufs. Il faut sauver ce quartier ! »

Et Mária doit crier fort pour se faire entendre… Ses paroles sont quasiment noyées dans le vacarme des chantiers qui couvrent déjà une surface considérable. Des grues se dressent dans le ciel, des ouvriers du bâtiment éventrent le sol. Dans le quartier juif, appelé Erszébetváros en hongrois (la ville Elisabeth), les entreprises du bâtiment font pousser à marche forcée des résidences pour riches hongrois. Autoker, une entreprise israélo-américaine fait partie du lot. « Il faut que naisse ici une nouveau style, inconnu jusqu’ici à Budapest. » C’est ainsi que Peter Zimmermann, le porte-parole d’Autoker, nous résume l’esprit du projet de modernisation. Ici, plusieurs centaines de logements neufs et de boutiques sortiront de terre. S’y ajouteront des restaurants, des cafés, des bars, des centres de mise en forme. C’est comme cela que le « ce quartier reprendra vie », estime Zimmermann. Cette nouvelle résidence sera inaugurée cet été à l'occasion d'un grand cocktail.

Le mur du ghetto disparait

Deux mondes s'entrechoquent dans ce quartier juif : l'historien Michael Miller, professeur assistant à l’université européenne de Budapest et spécialiste de la question juive en Europe, le confirme. Il a peu de temps à nous consacrer, car ce week-end c’est Pessah, une fête lors de laquelle les Juifs du monde entier commémorent la sortie d’Égypte et leur libération de l’esclavage. Miller raconte qu'il fait partie de cette communauté de 100 000 âmes, qui fait de Budapest la troisième en Europe et qui a su préserver dans son quartier grand nombre de ses traditions. Trois synagogues se côtoient dans ce périmètre étroit, dont la célèbre Nagy Zsinagóga de la rue Dohany, la plus grande d’Europe. 

L’Histoire a laissé ses cicatrices ici. En 1941, la Hongrie était du côté des Allemands. Parmi les 200 000 juifs que comptait Budapest, environ 100 000 avaient été massés derrière les murs du ghetto au centre de la ville. Ce mur a aujourd’hui disparu dans sa quasi totalité. Mária Kemény sait où l’on peut en trouver les derniers vestiges. Dans la rue Kiraly, notre historienne d’art interrompt sa marche devant un vieille immeuble Art Nouveau. Elle passe la tête par le portail d’entrée et interpelle en hongrois une dame âgée qui épluche des pommes de terre à sa fenêtre donnant sur la cour intérieure. Les lieux étaient autrefois une ravissante propriété, aujourd’hui ne vivent plus ici que de pauvres gens.

Le tire-suisse bourdonne, Mária Kemény pénètre à l’intérieur. Après un vestibule d’entrée froid, de l’autre côté de l’immeuble et caché à l’arrière par un de ces tout nouveaux immeubles de bureaux, se dresse un mur gris d’à peu près vingt mètres de long et de quatre mètres de haut. « Voilà c’est tout ce qui reste du mur du ghetto juif, explique Mária, et bientôt il devrait faire les frais de la modernisation. La municipalité et le BTP ne voient que le profit, alors l’Histoire n’en parlons pas ! », soupire-t-elle. Pour elle, c’est ainsi que s’installe l’oubli. Maria milite dans l’organisation des droits civiques Ovás (protestation). « Nous tentons de faire admettre aux autorités locales et aux architectes des entreprises du bâtiment, que le quartier juif doit être sauvé », résume-t-elle.

Mais ce pessimisme serait pourtant exagéré. Même un géant du bâtiment comme Autoker semble avoir intérêt à conserver quelques bouts du trésor historique de ce quartier, du moins d’après les propos officiels de Peter Zimmermann, son porte-parole. Il est d'ailleurs question de reconstruire en partie le mur du ghetto, et aussi d’y apposer une plaque commémorative.

L'avis semble partagé du côté de la municipalité, si l'on en croit quelques déclarations contre la modernisation galopante du quartier que réitère le maire-adjoint de Budapest, Imre Ikvai-Szabó. Un arrêté municipal a été pris pour suspendre certains chantiers de février à mai. Un plan de compromis a, selon les officiels, été proposé entre temps pour protéger les immeubles historiques sans mettre en danger les investissements des magnats du BTP. 

Un vain compromis

Mais ces déclarations d’Autoker et de la municipalité ne provoquent qu’un sourire attristé chez Mária Kemény. Car dans cette partie de l’ancien ghetto qu'elle affectionne, ce n’est pas la ville qui est compétente, mais l’administration locale. Elle seule peut bloquer à long terme la démolition des vieux immeubles. Le maire-adjoint lui-même est obligé d’admettre cette réalité. A part tenter de faire passer ce compromis auprès de l’arrondissement en question, on ne peut rien faire. Alors Mária reste sceptique, elle craint qu’entre les sociétés du BTP, la municipalité et la protection du patrimoine, des sommes d’argent passent de la main à la main. « La corruption est un vrai problème ici », soupire-t-elle. 

Kati Bako, habitante depuis deux ans du quartier juif, s’oppose vivement à la modernisation des immeubles. Fermement, elle se positionne contre la modernisation des immeubles à cet endroit. Elle trouve ces étendues successives d’immeubles laides. Il vaudrait mieux implanter des aires de jeux et des espaces verts... Tout ce qui manque dans le quartier selon elle. « On a besoin d’une société civile active qui s’impose face à un urbanisme uniquement orienté vers le profit », dit-elle soutenant ainsi l'association Ovás. Kati Bako conçoit certes qu’un investissement censé attirer locataires et propriétaires aisés est en jeu. Cependant l’analyse ne tient pas sur le long terme d’après elle. La quartier juif de Budapest est unique en Europe. C’est pourquoi il a été et reste encore une attraction touristique réputée : « Rien que pour cette raison déjà, la restauration des vieux immeubles vaudrait la peine financièrement. »