Tourner au vinaigre

Article publié le 26 octobre 2009
Article publié le 26 octobre 2009
Acide ici, il a pourtant des bienfaits ailleurs en Europe. Une salade d'expressions bien assaisonnées.

Depuis des temps immémoriaux, le vinaigre occupe dans nos cuisines un rôle de premier plan. Longtemps employé à des fins de conservation alimentaire, il continue d’être utilisé de nos jours en qualité de condiment. Dans la Rome antique, mélangé à l’eau et aux aromates, on en tirait une boisson aussi populaire que rafraîchissante connue sous le nom de « Posca ». Citoyens libres, esclaves ou légionnaires : tout le monde s’en délectait. Deux Césars aussi augustes qu’Hadrien et Trajan ne dédaignaient pas d’en boire en public afin de se concilier l’amour de leur peuple. Et si la branche d’hysope tendue au Christ en croix fut bien imbibée de vinaigre, ce n’est pas, comme on l’a prétendu, afin de l’humilier, mais dans le juste souci d’apaiser sa soif.

Outre ses vertus culinaires, le vinaigre possède un pouvoir antiseptique puissant. Ainsi, au début du 17e siècle, à Toulouse, durant une épidémie de peste qui décima une grande partie de la population, quatre malfrats condamnés à mort furent appréhendés alors qu’ils détroussaient les cadavres. Étonnée qu’ils puissent ainsi échapper au terrible fléau, la justice, en échange de leur liberté, exigea d’eux qu’ils révèlent le secret de leur immunité. Même si on compte sept larrons dans l’expression polonaise « Kwaśny jak ocet siedmiu zlodziei », la recette associant l’acide acétique à toutes sortes d’herbacées reste fameuse en anglais sous le nom de vinaigre des quatre voleurs « The four thieves vinegar ».

Bien que de part et d’autre de la Manche, les mouches ne s’attrapent pas avec du vinaigre (« you can catch more flies with honey than with vinegar »), les Italiens considèrent qu’un verre de l’âcre nectar offert avec générosité est plus doux que le miel (« L’aceto donato è più dolce del mele »). A l’instar du vin, sur le cœur des hommes pèsent souvent moult menaces de corrosion. En Turquie, il est donc conseillé à l’homme impétueux de ravaler au plus vite sa colère avant que l’acidité de son fiel endommage le tonneau « Keskin sirke küpüne zarar ». Dans un anglais aussi américain que caustique, le battant plein de fougue et d’énergie prompt à relever tous les défis se singularise comme « full of piss and vinegar ». En somme, il pète le feu ! Ce qui n’est pas toujours le cas, en français, du « pisse-vinaigre » qui, en se montrant à l’occasion décapant, reste avant tout un esprit chagrin, autrement dit : un « gâte-sauce »

Quand un proverbe allemand proclame que l’acidité rend joyeux « Sauer macht lustig », la sentence nous rappelle qu’à l’origine, les plats relevés de vinaigre contribuaient à ouvrir l’appétit des convives installant ainsi la bonne humeur autour de la table. D’après certaines études, un bon verre de vinaigre à jeun favoriserait le tonus et la décontraction musculaire. En buvant la posca, la preuve nous est ainsi fournie que les anciens Romains étaient donc bien avisés. Après tout, leurs aigles et leurs légions ont subjugués le monde ! Portons donc un toast à nos futures conquêtes, mais ayons soif de modération car, sous l’empire d’une trop fougueuse ardeur, les choses ont vite fait de lamentablement « tourner au vinaigre ! »