Toto et ses soeurs : entre les ombres et la lumière

Article publié le 7 janvier 2016
Article publié le 7 janvier 2016

Le nouveau film d'Alexander Nanau, Toto et ses soeurs, sort maintenant dans les cinémas français et s'avère être l'une des oeuvres nécessaires de ce début d'année. Un documentaire surprenant qui suit un trio de protagonistes exceptionnels, des enfants Rom qui manquent de tout, sauf de caractère et de vitalité.

Dans une banlieue misérable de Bucarest, Totonel, dit Toto, un garçon rom de neuf ans, escalade un mur pour cueillir une pomme. Cette brève scène d’ouverture, instant de malice et d’innocence pure, sera aussitôt balayée par une réalité bien différente. Au même moment, les deux grandes sœurs de Toto, Andrea et Ana, nettoient de fond en comble un appartement vétuste pour préparer le retour de leur mère, incarcérée pour trafic de stupéfiants. À peine rangé, l’appartement est rapidement investi par leurs oncles héroïnomanes qui salissent tout et se droguent sous les yeux impuissants des enfants qu’ils remarquent à peine.

À la marge

À la lisière entre le documentaire et la fiction, Alexander Nanau se positionne expressément sur le socle du cinéma direct, un type de cinéma documentaire né dans l’après-guerre grâce à la légèreté des technologies qui se diffusaient à l’époque et qui permettaient une approche totalement révolutionnaire. Les petites équipes pouvaient se déplacer plus facilement afin de suivre de plus près le cours des actions et de garder une présence « invisible » au côté des sujets choisis. Tradition historique – souvent ouvertement militante – qui devient dans l’histoire du cinéma une sorte de méthodologie, une posture engageant un regard à la fois discret et omniprésent.

C’est avec ce regard que Nanau s’est immiscé au sein de la communauté Rom de Bucarest pour chercher le film que Stradafilm lui avait commissionné. Le réalisateur allemand a décidé de suivre sur une longue période le quotidien de ces enfants en marge de la société. C’est ainsi, en se faisant récit, que leur vie assume des traits exceptionnels aux yeux des spectateurs, désorientés par une réalité tellement émouvante, dynamique et changeante qu’elle semble mise en scène. « Filmez-vous une année et vous obtiendrez une histoire », déclare Nanau.

Tout au long du film, accompagné par des gros plans fouillant longuement les visages, le spectateur apprend à connaitre à la fois la vulnérabilité et la force des existences qu’il voit se dérouler à l’écran. Le réalisateur n’intervient pas (exception faite pour ses choix esthétiques et le montage final) et la continuité narrative n’appartient alors qu’au hasard de la vie et à l’énergie de ces enfants pour s’échapper de cet environnement. Les émotions ne sont pas pilotées, mais elles surgissent de façon naturelle de la capacité de Toto et d’Andrea à prendre conscience de la situation dramatique et de leur détermination à vivre en l’absence de famille.

Au cœur du chaos, le soleil est bien là

La mise en scène d’Alexander Nanau transforme la matière brute du réel en un récit d’apprentissage, propre au drame de l’enfance. Toto parcourt ce quotidien sombre avec force et détermination, luttant contre l’obscurité du monde, dans l’espoir de vivre malgré tout heureux avec sa famille. C’est l’innocence à l’état pur contre la dure réalité des hommes. De la société, nous ne voyons que des policiers cagoulés et des juges dont le visage demeure hors-champs. Invisible, elle apparaît comme une force déshumanisée et répressive qui marginalise les plus défavorisés en les reléguant dans une misère sans issue. Le désespoir, symbolisé par la drogue, est une menace constante qui vide les êtres de leur substance et les éloigne les uns des autres. Les oncles démissionnaires se shootent devant les enfants comme des vampires qui menacent de contaminer leur sang. À bout de force, Ana finit par tomber à son tour dans le trafic et l’addiction puis sombre, laissant seuls Andrea et Toto.

Bande-annonce de Toto et ses soeurs.

Nanau ne cède cependant jamais au misérabilisme et laisse entrevoir des portes de sorties possibles: une partie de jeu dans une cour enneigée devient une parenthèse à ce quotidien chaotique. Lors d’un concours de danse hip-hop où Toto brille sur scène, un pont semble s’ériger. Au cœur du chaos, le soleil est bien là. Caché dans le noir, encore resplendissant.

Comment survivre dans le désordre de l’existence quand la misère concourt au délitement des liens familiaux ? Comment aller de l’avant malgré la démission des parents et de la société ? Trouver sa place dans le monde a un prix. C’est le dur constat de ce film puissant situé entre ombres et lumière. Un petit miracle – similaire au récent Spartacus et Cassandra d’Ioanis Nuguet – au sein d’un monde, celui des minorités et notamment de la communauté Rom, tenue à l’écart, où l’abandon constant contraste seulement avec l’amour, aussi fragile que puissant, que l’on peut donner et recevoir.

Toto et ses sœurs dresse le portait tendre et cruel d’une fratrie livrée à elle-même, abandonnée par les parents et la société, tentant de lutter de toute leur force pour un avenir plus radieux. Nanau nous dit que la réalité, comme la fiction, peut inclure des étapes, des défis, des épreuves et des retournements de situation. Elle peut toucher la tragédie puis virer au conte de fée, tout en restant liée aux choix de ses « personnages ».

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Voir : 'Toto et ses soeurs' d'Alexander Nanau (en salles depuis le 6 février 2015)

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Cet article a été rédigé par La Parisienne de cafébabel. Toute appellation d'origine contrôlée.