Tomasz Sobieraj: «Pas de diplôme d’artiste»

Article publié le 30 mars 2009
Article publié le 30 mars 2009
Ce photographe et écrivain polonais jongle avec succès entre la photo commerciale et l’art avec un grand A. Sans oublier la poésie.

« J’ai l’intention de devenir un archer qui remet la littérature sur le droit chemin »

Je rencontre Tomasz Sobieraj, 45 ans, au café Boston situé dans le Musée d’Art de Lodz qui a ouvert tout récemment ses portes au sein du grand complexe récréatif de la Manufaktura. Il parle vite, avec le sourire et une grande expressivité, et il truffe son discours de citations de personnes célèbres qui l’inspirent, qu’ils soient musiciens ou philosophes. Tout à la fois écrivain, poète et photographe, Tomasz Sobieraj ne se laisse pas facilement définir. Il dit des choses intéressantes même sur le simple fait qu’il adore le café ou le dernier ouvrage de son épouse publié tout dernièrement, ou encore le fait qu’il préfèrerait être Mozart, mais peut-être aussi Salieri... Souvent, il s’interrompt et lance : « Mais je vous prie de ne pas l’écrire ! »

Une nouvelle forme littéraire

Tomasz Sobieraj a des opinions relativement conservatrices et concrètes en matière de photographie. Pour être artiste, selon lui, il faut du talent, mais aussi du travail et des échanges avec les autres : « Il faut être à la fois Mozart et Salieri, Mickiewicz et Pouchkine. » Il n’est pas nécessaire d’avoir un diplôme en art pour avoir sa carte et il sait de quoi il parle… Avant de faire de l’art une profession, il a validé une maîtrise de géographie, s’est spécialisé en hydrologie et en climatologie en tant que salarié.

Au hasard de la discussion, il donne son avis sur une littérature contemporaine qui se caractérise « par le manque de sens et par le refus de l’esthétique » : « Son incapacité technique est une convention, un signe du temps. » Pour cette raison, Tomasz a décidé de rendre publique ce qu’il crée : « J’ai l’intention de devenir un archer qui remet la littérature sur le droit chemin ; je veux que la pensée logique, l’esthétisme, les mots lourds de sens et la réflexion philosophique reprennent leur importance. » Que son art soit hermétique et éloigné de la culture de masse ne lui pose aucun problème, ni le fait que les gens, plutôt que de lire un livre, préfèrent s’adonner à la consommation : « Une personne sur mille lit, consacre du temps à la littérature classique. Quelle importance ? Ce qui compte, c’est que les gens soient heureux et que tout aille bien. La lecture a toujours été une affaire d’élites et ça n’empêche pas le monde d’évoluer. »

La réflexion philosophique et l’hermétisme sont évidents dans son dernier recueil de récits intitulé Maison de surveillance (Editions Adam Marszałek), publié il y a quelques semaines. Ces récits, pour reprendre une citation du critique polonais Zygmunt Herman, « sont non seulement une critique magistrale de la société mais constituent également une nouvelle forme littéraire, qui tire son inspiration de genres épiques divers. » Ecrire est donc pour lui un grand triomphe : « L’art ne doit pas fuir la vie et ne doit pas non plus être la vie. Il ne sert à rien d’écrire de la poésie sur des tas de choses, sur la pisse ou sur le hoquet », affirme-t-il tout en sirotant son café. Aussi, le prochain projet de Sobieraj est la création d’un poème populaire polonais écrit en prose poétique, pleine de digressions et d’encarts journalistiques. Mais on ne sait pas ce qui en sortira concrètement.

La Lodz postindustrielle

Mais « tout a un coût et il faut vivre » et vivre de la culture noble n’est pas toujours faisable. Ainsi, même Sobieraj est un artiste qui regarde le monde avec réalisme. Ainsi, dit-il, « c’est de photographie commerciale que je vis, pas de poésie ou d’essais. Il faut bien subvenir à ses besoins d’une façon ou d’une autre. » Heureusement, il reçoit de très nombreuses commandes. Et les photos de mariage et les photos de catalogues ou de calendriers ont l’avantage de ne pas l’éloigner trop longtemps de son bureau. Paraphrasant le poète Julian Tuwim de Lodz, Sobieraj affirme qu’il va bien, qu’il peut consacrer trois ou quatre jours par mois au travail commercial pour utiliser le reste du temps à ce qui lui plaît. Heureusement, les clients accueillent ses offres et ses projets sans a priori et, par conséquent : « Je parviens à un compromis qui satisfait tout le monde. »

L’art de Tomasz Sobieraj s’inspire profondément de la nature postindustrielle de Lodz : il est difficile d’imaginer que certaines photographies (telles que L’enclave ou Le visage colossal de la ville) ou certains récits puissent avoir vu le jour dans un autre lieu que celui-là. « Lodz est une ville particulière, je suis très heureux d’y vivre. C’est un choix conscient, cela me plaît de me trouver ici. » Mais Lodz a-t-elle beaucoup à offrir aux artistes ? Tout en s’enfonçant dans le divan de cuir noir, Sobieraj répond simplement que non, pas du tout : « A Lodz malheureusement, on donne beaucoup d’importance aux étrangers, mais sans doute est-ce là un trait caractéristique polonais. On ne peut s’exposer que si l’on est de Paris ou de New York. » Selon Sobieraj, « les musées de Lodz ne cherchent pas de nouveaux talents, ils s’en tiennent à ce qui est connu et sûr ; il n’y a que quelques artistes de Lodz qui se promeuvent continuellement. Et l’ouverture du nouveau Musée d’Art n’apporte rien de nouveau sinon que c’est un bel endroit pour y prendre un café. »