Tomasz Baginski, réalisateur : « Les Polonais, on a du mal à prendre du recul »

Article publié le 12 octobre 2011
Article publié le 12 octobre 2011
Son court métrage qui dépeint les six mois de présidence de l’Union européenne assurée par la Pologne a coûté 130 000 euros. Le plus célèbre des producteurs de films d’animation en Pologne a été nominé en 2002 pour l’Oscar du meilleur court-métrage. Alors pourquoi fait-il l’objet de tant de critiques ?

Le scénario de base présente une Europe apathique incarnée par une femme sombre et réservée qui est entrainée dans une danse passionnée avec la Pologne. En arrière plan, les bâtiments gris changent de forme et de couleur à mesure que la danse se poursuit. L’animation a donné lieu à de multiples critiques amplifiées par une séquence particulière : un collier d’or disparaît du cou de l’Europe lors de la danse. Une séquence qui prête à penser que la Pologne est responsable de cette disparition.

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Nous rencontrons le réalisateur Tomasz Baginski (que nous appellerons intimement Tomek durant l’entretien) dans les locaux de Platige Image à Varsovie. Il tient une tasse de café, donnant l’impression d’une impatience précoce, ce qui nous fait douter du temps qu’il accordera à notre entretien. L’artiste de 35 ans, originaire de Bialystok,dans le nord-est de la Pologne, confesse avec nostalgie qu’il ne consacre plus beaucoup de temps à l’animation depuis qu’il a un travail à temps plein. Il s’occupe de la direction des derniers films produits par Platige Image : « J’imaginais la direction comme quelque chose de plus entraînant. J’observe le travail des autres. C’est la plupart du temps du simple management. Un boulot souvent moins créatif que celui de patron d’usine. »

cafebabel.com : Tomek, vous êtes responsable du film d’animation représentant l’inauguration de la présidence polonaise de l’UE. Ressentez-vous le besoin de défendre votre travail face aux multiples critiques qu’il a suscitées ?

Tomasz Baginski : Je ne suis pas à l’abri des regards extérieurs donc je suis pleinement conscient que le film n’est pas suscité un accueil enthousiaste. Cependant, je ne m’attendais pas à un tel niveau d’intensité dans la réaction des gens. Je ne peux pas m’empêcher de penser que nous, Polonais, avons du mal à prendre du recul quant à certains problèmes. Eh, ce n’est qu’un film de trois minutes. Ce n’est pas comme si le gouvernement polonais en était dépendant. Il ne s’agit pas de la dette grecque ! Le budget de la vidéo, 554 000 zloty, n’est pas un secret. Mais combien le contribuable économiserait-il s’il arrêtait de fumer pendant une journée ? Avec l’argent glané, nous pourrions produire de nombreux films en plus !

cafebabel.com : Quel était le but de votre message ?

Tomasz Baginski : C’était un projet ambitieux. Ce, depuis le début. Le film fait seulement trois minutes et nous ne voulions pas le surcharger avec du contenu. L’idée était simple. Une femme attend à un endroit assez agréable mais plutôt anodin. Un homme apparaît et ils commencent à danser. Plus ils gagnent en assurance et en rythme, plus l’environnement aux alentours devient beau. Je pense que le massage est facile à saisir. Initialement, la femme incarnait la Pologne et l’homme l’Europe mais l’effet global était trop négatif. Nous voulions que la métaphore soit plus subtile.

cafebabel.com : Les critiques soulignent le fait que vous avez créé une simple version animée de Danse avec les Stars (« Tańca z Gwiazdami ») et que vous vous êtes aidé de Agustin Egurrola (un chorégraphage cubano-polonais, auteur de la vidéo) pour être connu…

Tomasz Baginski : J’ai suivi ce type de commentaires. Globalement, les voix sont réparties entre un tiers qui soutient le film et deux tiers qui est contre. Certains commentaires ont été très durs, mais j’étais prêt à les encaisser. Après tout, c’est d’Internet dont nous parlons. Il y aura toujours des commentaires comme cela, et ce, indépendamment de la qualité du film. Peut-être que certains de mes films pourrait être améliorés, mais j’ai choisi de ne parler de ça qu’en privé. Je dois admettre que, si je pouvais changer certaines choses tout de suite, je le ferais.

cafebabel.com : Vous voudriez changer le graphisme ou le message ?

Tomasz Baginski : Le graphisme dans le but de produire une métaphore plus évidente. Ce qui m’ennuie, c’est que beaucoup de ceux qui critiquent le film n’aient pas su se saisir de la véritable interprétation. Jusqu’à il y a quelques mois, j’étais convaincu que c’était l’une de nos meilleures productions de ces dernières années. Nous n’avions pas prévu la difficulté que nous allions rencontrer sur le chemin. Après tout, nous avons produit environ 2500 films d’animation en l’espace de huit ans, mais quand nous avons abordé les détails et les subtilités de la danse, il s’est avéré qu’il a fallu travailler huit fois plus que les films que nous venions de créer.

cafebabel.com : Qu’en est-il du collier manquant ?

Tomasz Baginski : Les gens ont pensé que les Polonais l’avaient sûrement volé. Le graphiste l’a simplement oublié ! Nous n’entretenons pas de complot ni de message anti-Polonais.

cafebabel.com : que répondez-vous à ceux qui affirment que la métaphore n’est pas assez subtile et trop simple ?

Tomasz Baginski : Si nous avions créé un film simple où les pixels colorés se rangent dans des arabesques, nous aurions pu produire un film plus mature, mais artistiquement, nous n’aurions pas soulevé un tel débat. Le débat était notre intention première. Tout le monde peut avoir son opinion sur le film, même si elle est critique. Il a toujours été important pour nous que les téléspectateurs puissent s’y identifier. Et ce n’est pas toujours facile à faire quand on réalise un court-métrage.

Photos: Une © Tomasz Bagiński/ facebook