Tomáš Halík, réconcilier religion et laïcité

Article publié le 3 avril 2006
Article publié le 3 avril 2006

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Tomáš Halík est un prêtre catholique dans une République tchèque plutôt agnostique. Qualifié d’«ennemi du régime » sous le joug communiste, il évoque son parcours humain et spirituel et le rôle de la religion en Europe comme dans le monde.

La mort de Jan Palach en 1969 à Prague fut un argument décisif dans le choix de Tomáš Halík de devenir prêtre. Jan, un camarade de classe, s'immola ce jour-là en signe de protestation contre l’occupation soviétique en Tchécoslovaquie et contre la léthargie de son pays. De cet évènement tragique, Halík en retira l'idée que personne ne pouvait être plus près d’un autre être humain qu’un prêtre. Après ses études, il se fait ordonner en secret, dans une église clandestine. Par la suite banni de l’enseignement universitaire, il décide de travailler comme psychothérapeute auprès de toxicomanes. Depuis la chute du Rideau de fer, Halík ne cesse de faire part de sa déception vis-à-vis de la façon dont ses compatriotes se comportent à l'égard de leur passé communiste. Selon lui, la République tchèque devrait entamer une réflexion sur son histoire. Mais les gens ignorent cette nécessité et préfèrent oublier.

Je retrouve Halík au café Krásný ztrátydans la Vieille Ville de Prague, à l’heure du déjeuner. Tout semble si tranquille. En fait, nous avons quasiment l’endroit pour nous seuls. Halík arrive avec un sourire, accroche son manteau noir et s’assied en face de moi. Professeur à l’Université Charles, Halík dirige une paroisse étudiante à Prague et parcourt le monde en quête d’un dialogue interculturel et inter-religieux. Le premier Président tchèque élu après le Divorce de Velours, Václav Havel, l'a même désigné comme un de ses possibles successeurs.

Tchèque ou Européen ?

Lorsqu’on lui demande s’il se sent plutôt Tchèque ou Européen, Halík répond qu’il ne voit aucune contradiction à être les deux. Selon lui, être Tchèque n’a de sens que si l’on se place dans un contexte européen. « L’européanisme est un concert composé de divers voix et instruments qui ont chacun besoin se s’exprimer. » Il rejette en bloc les peurs populaires d’une perte d’identité et considère « le nationalisme comme une théorie dangereuse favorisant l’égoïsme». Selon lui, ce même nationalisme devrait être replacé par un sens de la responsabilité vis-à-vis de la patrie qui nous a été donnée.

Halík a certes été jugé candidat sérieux à la fonction présidentielle mais lorsqu’on lui demanda ses ambitions politiques, sa réponse fut claire : aucune. Même si ce prêtre ne fait partie d’aucune coalition, il est souvent invité, en qualité de membre éminent de la société civile, à se prononcer sur des questions politiques. Ayant participé à de nombreux débats internationaux sur le thème de l’élargissement européen et du processus d’intégration, il affirme clairement que « l’intégration européenne ne peut se contenter d’une perspective administrative ou économique. Cela rendrait la maison européenne à la fois triste et hostile. Nous avons besoin de reconnaître notre héritage spirituel et culturel commun. Cela offre de grandes opportunités aux universités et aux églises, » souligne t-il.

L’UE et le christianisme

« Le projet communautaire comme famille de nations a toujours été un projet chrétien. Cependant, je mets en garde les nostalgiques de l’Europe médiévale catholique et leurs efforts pour y revenir. Nous devons apprécier les bénéfices que nous ont apporté les Lumières et la modernité. » Pour Tomáš Halík, religion et laïcité ne sont pas nécessairement opposées mais plutôt complémentaires. Interrogé sur son avis à propos de la controverse sur les « racines chrétiennes » de la Constitution européenne, il explique que cette référence doit s’y trouver en tant que simple vérité historique. Sans toutefois provoquer chez les non chrétiens un sentiment d’infériorité. Pour Halík, la Constitution est le reflet même des valeurs chrétiennes : solidarité et respect de l’être humain. C’est pourquoi il soutient le texte même s’il n’a pas été adopté.

Tomáš Halík prend son temps pour répondre à mes questions, d’une voix calme et posée. Il ne s’intéresse pas seulement à la politique ou à la religion mais aussi à l’art. Lorsque nous évoquons la violence de l’interprétation cinématographique de Mel Gibson des dernières heures du Christ dans son filmLa Passion du Christ, notre interlocuteur affirme préférer nettement « La dernière Tentation du Christ», la version de Martin Scorsese. Mais quelques soient les détours de notre conversation, nous en revenons toujours à la religion et à son rôle dans le monde d’aujourd’hui.

Halík est bien conscient que « ce n’est pas seulement le christianisme qui traverse une crise sérieuse mais les religions dans leur ensemble. L’espoir cependant existe,» poursuit-il. « C’est ce que j’ai réalisé à la mort de Jean-Paul II. Offrir au monde des personnalités comme celles du Pape, de Roger de Taizé ou de Mère Térésa est une voie à suivre. Ce monde a soif de témoignages honnêtes et personnels. » Et d’ajouter : « le monde laïc est un simple îlot impliquant l’Europe et dans d’autres parties du globe, les couches favorisées de la population éduquées en Europe. Rien dans notre monde ne nous conduit vers une société laïque. On observe au contraire un retour en force du fait religieux. Si la société globale doit se construire sur autre chose que du vent, alors nous avons besoin d’un solide dialogue inter-religieux. » Et Halík croit fermement que le catholicisme est la seule puissance de ce monde susceptible de comprendre à la fois le monde religieux et laïque et de les réunir pour le meilleur.