Tom Spencer: L’UE doit traiter avec des lobbies industriels bien organisés, emmenés par l’industrie automobile allemande

Article publié le 12 janvier 2009
Article publié le 12 janvier 2009
La réunion de Poznan a officiellement débuté avec des analystes aussi moroses que d’habitude, hésitants et prudents à prévoir tout résultat majeur, en particulier au vue des plaies sanglantes d’une crise financière internationale qui s’assombrit de jour en jour.
Poussons nos diplomates à gagner en créativité : le temps de notre planète est compté

Conférence de Bali en 2007, de Poznan en 2008, conférence de Copenhague en 2009 : de notoriété publique, décembre est le mois des concertations et des poignées de main tièdes, ainsi que des primes annuelles – si vous êtes assez chanceux pour ne pas figurer sur un plan de licenciement. Nous avons essayé de saisir l’enjeu de Poznan : c’est dans le discours tenu sur le changement climatique qu’il réside. Nous partageons certaines des vues de Tom Spencer, le directeur du Centre européen pour les affaires publiques, vice-président de l’Institut pour la Sécurité Environnementale et – parmi bien d’autres fonctions - à plusieurs reprises MPE (et Président de la Commission du Parlement Européen pour les affaires étrangères, les droits de l’homme et la politique de défense), Président de GLOBE International (l’Organisation mondiale des législateurs pour un environnement équilibré), Conseiller supérieur à l’Institut des stratégies environnementales mondiales au Japon.

Quelles sont les trois grandes priorités à court terme des Etats membres européens et de l’UE concernant l’environnement et le changement climatique ?

La première chose que l’Union Européenne a à faire, c’est d’harmoniser ses propres politiques internes. Cela se joue à trois niveaux de difficulté croissante. Primo, il faut traiter avec Silvio Berlusconi, qui joue la carte d’un succès budgétaire rapide alors que l’UE a besoin de son vote. On devrait lui tenir tête quand il voudra sympathiser avec Obama lors de la réunion du G8 à Rome. Secundo, il faut traiter avec les lobbies industriels, qui, emmenés par l’industrie automobile allemande, sont bien organisés. Ils sont en train de faire de cyniques histoires sur leur rentabilité à moyen terme et risquent de troubler la clarté avec laquelle la Chancelière Merkel a jusqu’ici mené le débat sur le changement climatique. Tertio, il faut trouver un accord avec les nouveaux Etats d’Europe de l’Est membres de l’UE. Sinon, leur dépendance au charbon jointe à leur peur de la Russie pourrait les conduire à jouer inutilement et en permanence les éléments perturbateurs.

Serons-nous en mesure d’atteindre un objectif significatif dans la perspective du sommet de Copenhague en 2009 ?

Je n’ai pas renoncé à une issue heureuse à Copenhague. Tout est encore jouable. Il est possible que nous ayons besoin d’un Copenhague Plus, mais ce n’est pas le moment d’envisager des alternatives en cas d’échec. Le gouvernement danois croit encore fermement à la réussite de cet accord. À mon avis, cela va dépendre de la faculté à obtenir des engagements de la part de l’Inde et de la Chine, ce qui ferait forte impression sur les Américains et pourrait faire l’objet de discussions en dehors du programme strictement défini de Copenhague. De telles négociations pourraient inclure aussi bien le Protocole de Montréal que la Convention sur la lutte contre la désertification. Les diplomates devront apprendre à être un peu plus créatifs que d’habitude car le temps de notre planète est compté.

Quelles seront l’importance et l’ampleur géopolitique des premières mesures prises par la présidence Obama pour le changement climatique et la sécurité ?

L’évolution du débat national aux USA pendant les primaires et l’élection présidentielle a été fascinante. Avec deux candidats favorables à un système de plafonnement et d'échange, l’enjeu du débat s’est déplacé du changement climatique pur et simple à la sécurité énergétique. Le changement climatique et la sécurité sont la clé de voûte intellectuelle qui pourrait permettre au Président Obama de porter, dans la foulée de Copenhague, un traité devant le Sénat. Je trouve le discours de novembre tenu par Obama en Californie très encourageant, car il y a signifié qu’à ses yeux, le changement climatique et la crise financière sont deux défis d’égale importance pour sa nouvelle administration, tout comme la résistance au lobby des énergies fossiles, qui a saisi le prétexte de la tourmente financière pour décréter caduques les politiques favorables au changement climatique.

En deuxième position derrière le dioxyde de carbone (CO2), le carbone noir (suie) contribue le plus largement au réchauffement mondial ; c’est un agent de forçage puissant. Il réchauffe la planète en absorbant la chaleur de l’atmosphère et en réduisant l’albédo, la capacité à réfléchir la lumière du soleil sur la neige et la glace. Pourtant, il n’est pas encore pris en compte dans les présentes négociations et le mécanisme de quotas. Pourquoi ?

Au fil des ans, j’ai assisté à neuf conférences sur le changement climatique. Elles sont un plus extraordinaire pour la gouvernance mondiale, mais elles peuvent aussi se scléroser et devenir bureaucratiques. Par exemple, la reconnaissance du rôle majeur de l’incendie des forêts tropicales dans le changement climatique a pris des années : nous avons tous tendance à nous complaire dans notre petit confort. On le voit à présent avec le carbone noir. Techniquement, il est défini comme un aérosol – et non un gaz – et c’est pour cette raison qu’il ne fait pas l’objet d’un débat à Poznan. Pourtant, c’est un domaine dans lequel l’Inde et la Chine pourraient faire de grands progrès en réduisant l’impact du changement climatique. J’espère qu’à présent, l’Inde pourra prendre l’initiative et convoquer autour d’une conférence tous les pays asiatiques que toucherait la fonte des glaciers de l’Himalaya. L’impact de la fonte des glaciers en Asie Centrale est particulièrement terrifiant : les coulées de boue pourraient troubler les dépôts toxiques et nucléaires laissés par les Russes dans les vallées fluviales d’Asie Centrale.

Tom SpencerDes acteurs mondiaux en mouvement et des avancées technologiques : les conférences comme celles de Poznan sont-elles finalement utiles ? Sommes-nous sur la bonne voie ?

Comme d’habitude avec les questions environnementales, tout est imbriqué dans tout. Le moyen le plus efficace pour les Indiens de réduire leurs émissions de suie est de limiter le bois de chauffage qu’utilisent les ruraux pour cuisiner. Dans un monde idéal, ils le feraient en passant à des cuisinières qui génèrent du biogaz et dégagent des résidus de biochar. Le biochar absorbe activement le carbone de l’atmosphère et le séquestre tout en améliorant la fertilité du sol. De nombreux spécialistes de la science des sols sont incollables sur le sujet, mais on ne risque pas de les croiser à Poznan ! Le mieux à faire est donc de continuer à propager ces fragments d’information dans l’espoir que les négociateurs et politiciens concernés prennent conscience qu’il existe des voies raisonnables – et souvent déjà tracées – pour sortir de la situation dans laquelle en tant qu’espèce nous nous trouvons.