Tirana : mobile, ouverte et créative, la nouvelle génération monte sur scène

Article publié le 15 juin 2011
Article publié le 15 juin 2011

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Avec ses imprimés écossais, sa musique lounge et sa déco vintage, Radio ressemble à n’importe quel bar branché de Berlin, Londres ou Paris. Pourtant nous sommes à Tirana, ville de 700.000 habitants et capitale de l’Albanie, un pays synonyme de pauvreté pour la plupart des occidentaux.
Mais si le monde ignore royalement le pays des aigles, la jeunesse albanaise, elle, n’a pas attendu qu’on s’intéresse à elle pour s’ouvrir sur le monde.

Depuis décembre 2010, les Albanais n’ont plus besoin de visas pour circuler en Europe. Mais sous la pression de la France, de l’Allemagne et des Pays-Bas, la Commission européenne s’est réservée le droit de revenir sur cette décision si des « abus » étaient constatés. Erion, 26 ans, ironise sur cette peur de l’immigration illégale : « Le gouvernement a lancé une campagne pour inciter les gens à ne pas dépasser les 90 jours autorisés. C’est ridicule, personne ne veut vivre comme un clandestin ! » Après s’être exilé six ans à Rome pour étudier le cinéma et la télévision, il est rentré à Tirana en octobre 2010. Depuis quelques mois, il est monteur pour une nouvelle chaîne de télévision albanaise. « En Italie, j’étais correctement payé, mais je préfère travailler ici. Les rapports humains sont plus simples et j’ai moins l’impression de n’être qu’une pièce de la chaîne de montage. »

Mêlant vieux bâtiments et nouveaux concepts, la capitale a beaucoup changé en dix ans.

Travail, famille, patrie

Comme Erion, de nombreux jeunes Albanais sont partis à l’assaut des universités européennes. Certains se sont installés durablement dans leurs pays d’adoption, mais beaucoup sont revenus. « Dans les années 90, il n’y avait que des jeunes qui partaient, explique Ermira Danaj, une jeune universitaire qui enseigne la sociologie et les théories féministes. Mais à partir de 2000, ils ont commencé à revenir progressivement. » Son bac en poche, elle part étudier à Lausanne en 1994. Pas vraiment par choix : « Mon père était journaliste et il avait écrit pas mal d’articles sur le gouvernement de l’époque. On m’a fait comprendre que ce serait difficile pour moi d’étudier ici. » De ses huit ans en Suisse, elle garde une expérience mitigée. Si elle s’est ouverte intellectuellement, elle a également dû faire face aux préjugés. « Pour s’intégrer, il fallait renoncer en partie à son identité albanaise. Vers la fin, je me demandais vraiment pourquoi j’étais obligée de faire le vestiaire dans une boite de nuit alors que je pouvais rentrer en Albanie et travailler dans ma profession. »

Meeting à l'occasion de la mort de Staline, le 8 mars 1953En une décennie, Tirana a changé. Ancien quartier des apparatchiks, le blokk est devenu par exemple un lieu de rencontre des jeunes branchés dont le bar Radio est un des plus fameux avatars. Et au sein duquel s’amorcent moult débats politiques. Mais si la vie s’est transformée en dix ans, les jeunes doivent tout de même faire face à de graves problèmes d’emploi et le logement. Dans un pays où près des deux tiers de la population ont moins de trente ans, rares sont ceux qui peuvent quitter le cocon familial. Très souvent, ce sont la famille et les réseaux qui font office de Pôle emploi.

L’économie informelle ou la tragédie des Albanais

« Je crois que nous sommes nombreux à être revenus avec un désir d’aider ce pays qui est dans une période de transition. Cette ville offre des vraies opportunités, mais il faut que tu te les créés toi-même. »

Du haut de ses 23 ans, Bora est plus optimiste : « Je crois que nous sommes maintenant à un moment clé de l’histoire du pays. Soit on accepte la situation actuelle, le déni de démocratie réelle, soit on fait entendre notre voix.» Cette jeune architecte est revenue à Tirana l’été dernier, après avoir étudié au Canada et en Argentine. Quelques mois après son retour, elle monte un collectif avec des amis architectes, travaille pendant plusieurs mois sur la dynamique du développement urbain pour un institut, Agenda, chante dans un groupe… Aujourd’hui, elle songe à prolonger ses études en Espagne, et voudrait peut-être partager sa vie entre Tirana et une autre ville européenne. « Après six ans d’éloignement, j’avais besoin de revenir pour comprendre si je pouvais envisager mon avenir professionnel ici. Et Tirana a cette atmosphère, ce style de vie calme qui permet de faire différentes choses en même temps. » Bora ne cache pas ses sentiments patriotiques : « Je crois que nous sommes nombreux à être revenus avec un désir d’aider ce pays qui est dans une période de transition. Cette ville offre des vraies opportunités, mais il faut que tu te les créés toi-même. » Et passer outre l’économie informelle : « Par exemple, tu peux être payé en cash. Ou alors pour obtenir de l’argent pour un projet, tu vas devoir collaborer avec un homme d’affaire dont tu sais qu’il a traîné dans des affaires louches. Qu’est ce que tu peux faire ? Si tu acceptes, tu vas finir par trouver ça normal. C’est la tragédie de beaucoup d’Albanais. »

« Les jeunes sont trop passifs »

Pour trouver un début de réponse aux questions que se posent les jeunes, il faut franchir le seuil d’une jolie villa jaune du centre-ville de Tirana. C’est le siège de Rinia Aktive (Active Youth Forum), une association apolitique qui tente de fédérer la jeunesse albanaise. « Le problème c’est qu’ici les jeunes sont trop passifs, ils ne s’impliquent pas assez dans les affaires publiques », estime Kostalda, 21 ans. Créée il y a seulement deux ans, cette association qui revendique 17.000 membres est déjà à l’origine de dizaines d’initiatives. Elle fait pression sur les hommes politiques afin qu’ils prennent davantage en compte les intérêts des jeunes, organise des tables rondes sur l’orientation dans les lycées, favorise les échanges avec les jeunes Roms… Et au delà de son dynamisme associatif, Rinia Aktive met en place une vraie stratégie sur cinq ans et tente renforcer l’influence des jeunes à travers des séminaires de sensibilisation, des séances de média training, tout en gardant ses distances avec les partis politiques. Avec un enthousiasme désarmant, Kostalda explique qu’elle veut faire de la politique mais « pas maintenant, quand les choses auront changé ». Cette jeunesse albanaise, malgré son apparente nonchalance, est certainement plus mûre, plus ouverte et plus déterminée que la société vieillissante et la classe politique qui dirige sa destinée.

Cet article fait partie d’Orient Express Reporter 2010-2011, la série de reportages réalisés par cafebabel.com dans les Balkans. Pour en savoir plus sur Orient Express Reporter.

Photos : Une (cc) Kmeron/flickr ;  Architecture colorée (cc) Davduf/flickr; Meeting Staline (cc) Only Tradition/flickr ; Rinia Aktive © Simon Benichou