Tirana : machos albanais, prêts à voir défiler les homos ?

Article publié le 30 mai 2012
Article publié le 30 mai 2012
Le 17 mai 2012 et pour la toute première fois de l’histoire en Albanie, une marche des fiertés a été organisée dans la ville Tirana. Les habitants de la capitale albanaise étaient-ils prêts à accueillir cette manifestation ? Pas sûr, si l’on pense que Ekrem Spahiu, secrétaire d’ État à la défense, avait déclaré que les homosexuels, « il faudrait les frapper à coups de matraque ».
Pour comprendre les difficultés rencontrées par la communauté LGBT dans ce pays, nous avions interviewé le fondateur de l’association pro-LGBT, Kristi Pinderi, responsable de l’organisation de l’évènement.

cafebabel.com : Pourquoi est-il si difficile que la présence des gays et des lesbiennes soit acceptée en Albanie, et quelles sont les difficultés rencontrées par ces personnes ?

« Cette manifestation sera un grand test pour comprendre combien l’Albanie a réellement évolué, démocratiquement et culturellement, au cours des dernières années. »

Kristi Pinderi : Les Albanais ont pour modèle, dans leur identité psycho-sociale, la force et la puissance du « mâle balkanique » idéal. « Le mâle doit se défendre, et aussi défendre sa famille ! » Notre combat pour les droits de la communauté LGBT, ainsi que pour ceux d’autres groupes marginalisés, est avant tout une action contre cette tradition culturelle qui survit depuis trop longtemps. Dans la communauté LGBT, les plus grosses difficultés sont vécues par les garçons, qui sont expulsés de leurs foyers, reniés par les membres de leurs familles, lesquels deviennent, comme dans un film d’horreur, leurs pires ennemis. Les parents ont peur que leur fils/fille ne mette en danger leur statut dans la société, les rapports avec les voisins, les collègues, les amis. La stigmatisation de cette communauté est si forte et si agressive que, en comparaison, le bûcher médiéval semblerait un supplice mineur.

cafebabel.com : Quel sera le message de cette manifestation à Tirana ?

Kristi Pinderi : Il ne s’agira pas d’un défilé à l’image de ceux qu’on voit souvent à la télé, comme celui de Paris. A l’occasion de la journée internationale de lutte contre l’homophobie, la communauté LGBT, et les personnes qui soutiennent sa cause, défilera pour transformer l’Albanie en une nation plus démocratique, et plus européenne. Je vous assure, ce n’est pas un slogan, ni un simple exercice de rhétorique ! Il y aura des expositions avec les photos des jeunes du mouvement LGBT, pour déconstruire les représentations qui les concernent, il y aura des concerts de rock, des espaces publics où l’on débattra avec les étudiants et les jeunes, un documentaire qui parle d’amour. Il y aura aussi des actions à l’extérieur de Tirana. Ce sera une semaine de mobilisation de cette partie de la population albanaise qui est solidaire et ouverte à l’Europe, contre la peur et l’horreur médiéval de ceux qui veulent nous combattre.

cafebabel.com : Quel est le risque majeur, pour une manifestation de ce type ?

Kristi Pinderi : Les exemples des difficultés rencontrées dans la réalisation de cette manifestation dans la région des Balkans ne manquent pas. L’année dernière, une première tentative d’organisation par les LGBT du Monténégro a échoué. En octobre 2010 à Belgrade, il y a eu des affrontements violents entre la police et les groupes ultra-nationalistes serbes. A Zagreb, depuis plusieurs années, est organisé un défilé qui n’a pas de succès et en Bosnie-Herzégovine le festival queer a été annulé car une fête musulmane se déroulait en même temps. Aussi, un festival de ce genre est « déconseillé » durant les célébrations religieuses de chaque pays. L’Albanie aussi est un Etat dont la majorité de la population est musulmane, mais les Albanais se sont toujours vantés de sa laïcité et de la coexistence réussie entre les religions.

cafebabel.com : La religion a-t-elle une influence dans le débat sur l’homosexualité ?

« J’ai rencontré Jésus lorsque j’avais dix ans et j’ai un rapport très sincère avec lui. »

Kristi Pinderi : Non, pas du tout. Ce qui pèse est une tradition culturelle basée sur l’hypocrisie et non pas sur la vérité divine. Et cela même si nous essayons de montrer à quel point notre peuple est tolérant du point de vue religieux ! J’ai rencontré Jésus lorsque j’avais dix ans et j’ai un rapport très sincère avec lui. Dans ses gestes et ses paroles je n’ai jamais trouvé de la haine ou de la violence, je vois uniquement des messages d’amour qui ne peuvent pas être interprétés différemment …

cafebabel.com : Avez-vous déjà pensé à créer un parti politique ?

Kristi Pinderi : (il sourit) pourquoi pas ? Mais ceci ne rentre pas dans nos objectifs. Il est important que la politique soit de notre côté, qu’elle donne du souffle à des projets dans lesquels elle croit, et non seulement parce que c’est l’Union européenne qui l’impose. Nous souhaitons que le changement naisse d’une prise de conscience, et non d’un make up rapide. Nous souhaitons changer réellement la donne pour les LGBT, les manières de le faire sont différentes, mais l’expérience est une seule et même chose …Ensemble, nous aurons sûrement plus de succès.  Dans les mots, Tirana fait des pas de géant pour se rapprocher de l’Union européenne. Cette manifestation sera un grand test pour comprendre combien l’Albanie a réellement évolué, démocratiquement et culturellement, au cours des dernières années.

En arrière-plan, les Alpes dinariques, dans le nord de l'Albanie, l'un des endroits les plus isolés du pays.

L’approbation d’une loi ne suffira pas à émanciper une population et à que son pays soit reconnu comme pays européen et culturellement avancé. Néanmoins, il est important que le résultat d’une manifestation de ce genre soit positif, qu’il se déroule dans la tranquillité et sans bouleverser personne.

Photos : Une (cc) kozumel/flickr; Texte : © Kristi Pinderi.