Thomas Piketty ou la rockstar de l’économie

Article publié le 1 décembre 2014
Article publié le 1 décembre 2014

Depuis la publication de l’ouvrage Le capital au XXIe siècle en 2013, l’économiste Thomas Piketty a acquis une renommée mondiale. Après la parution de l’étude aux États-Unis, c’est maintenant en Allemagne que le chercheur est adulé, autant par la presse que par le public. Récit d’une conférence aux allures de Woodstock à Berlin, le 7 novembre dernier.

En s’approchant de la Haus der Kulturen der Welt (HKK) le 7 novembre vers 18h45, il est difficile de se convaincre que la foule excitée s’est uniquement déplacée pour assister à une conférence d’économie. C’est pourtant bien pour cette raison que plusieurs centaines de personnes se pressent aux portes de l’établissement. La plupart des intéressés seront déçus, car en quelques minutes, toutes les places ont été attribuées. « On avait pas vu cela depuis l’intervention de Judith Butler à la Freie Universität », s’exclame une professeure, tout en coupant à travers une étendue d’herbe, espérant ainsi arriver plus vite aux portes de la salle.

Un esprit « loin des discours anticapitalistes convenus »

Thomas Piketty est chercheur en économie et directeur d'études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales. Né en 1971, il a 18 ans lorsque le mur et les régimes communistes chutent. Il n’éprouve alors aucune tendresse pour le soviétisme. Bien au contraire, il se dit « vacciné à vie contre les discours anticapitalistes convenus et paresseux », ainsi qu’il écrit dans son dernier ouvrage. En 1990, la Guerre du Golfe éclate et les États occidentaux envoient des troupes afin d'assurer l'approvisionnement en pétrole. Un autre choc pour l’économiste, qui réalise la mauvaise foi des gouvernements se disant souvent impuissants face aux problématiques sociales, mais mobilisant des milliers de militaires lorsque le problème touche à l’or noir.

Le travail monumental de Thomas Piketty, contenu dans son livre Le capital au XXIe siècle, est le résultat d’une analyse historico-économique couvrant une vingtaine de pays sur plus de trois siècles. Modestement vêtu d’un jean et d’une chemise blanche entrouverte, l’économiste commence par s’excuser : « Mon allemand est mauvais, et mon anglais n’est pas plus brillant ». Le chercheur livre alors un incroyable condensé de son œuvre d'un peu moins de 1000 pages, dans un discours de trente minutes.

Capitalisme non-régulé = hausse des inégalités

Le message principal de Thomas Piketty peut se résumer à trois symboles : r > g.  Cette relation exprime une constante. Le taux de rendement du capital (r) est toujours supérieur au taux de croissance de la production (g). La terrible conséquence se cachant derrière cette relation est la suivante : les richesses tendent à se concentrer dans les mains de ceux qui détiennent le capital puisque le rendement de ce dernier est plus important que la croissance de la production.

Piketty nous met ainsi en garde face à une inexorable montée des inégalités. En période de croissance faible, caractéristique de ces dernières années, la croissance est à nouveau très largement inférieure au rendement du capital. Les effets sont déjà visibles à l'heure actuelle : l’économiste observe aux États-Unis des inégalités similaires à celles en France au début du XXe siècle. 1% de la population possédait alors 70% du patrimoine national…

« La croissance ne reviendra pas aux niveaux des Trentes Glorieuses », martèle le chercheur. Nous sommes en effet entrés dans une ère de croissance faible. Faisant notamment face aux problématiques environnementales, il serait d'ailleurs inconcevable de vouloir produire toujours plus. Piketty propose alors un impôt progressif sur le capital afin d’enrayer la croissance inéluctable des inégalités. Un souhait presque utopiste alors que la concurrence fiscale fait rage entre les États, au sein de l’Union européenne même, et que la transparence fiscale reste encore un vœux pieux…

Des propos applaudis. Leur application, une utopie?

Le « débat » qui s’ensuit ressemble plus à un éloge concerté qu’à un retour critique sur l’ouvrage. On parle de « fin du compte de fée du marché », d’un ouvrage « sincère » décriant l’économie de marché comme une « machine à inégalité ». Piketty acquiesce en souriant, faisant presque l’effet d’un timide garçon.

La conférence tenue par Thomas Piketty portait le nom très aguicheur de « La fin du capitalisme au XXIe siècle ? ». La presse, le public, ainsi que de nombreux économistes et hommes politiques acquiescent face aux propos du chercheur.

Derrière les applaudissements et les éloges à cette critique cinglante du capitalisme, on ne peut s’empêcher de voir un incroyable numéro, tant de fois répété par les dirigeants du système actuel. Admettant ses problèmes structurelles et les dénonçant d’une voix convaincue, l’économie de marché peut perdurer telle quelle, faisant mine de travailler au changement. Comme des dirigeants à l’air grave lors d’un sommet sur le changement climatique, mais enthousiastes lorsque la croissance est positive ou quand de nouveaux projets d’exploitation de gaz de schiste sont présentés…