Theresa May et l'Europe : peut-on vraiment rester amis ?

Article publié le 24 octobre 2016
Article publié le 24 octobre 2016

Avant le Conseil européen du weekend dernier, la première ministre du Royaume-Uni est arrivée avec un message clair : son pays continuera de travailler main dans la main avec l'Union européenne. Le problème, c'est que le divorce semble être bien consommé pour que l'Europe ait envie de faire un geste. 

Bruxelles, peu avant 15h, jeudi octobre 2016. Elle arrive aux abords du bâtiment Justus Lipsius plus tôt que prévu. C’est la folie parmi les journalistes. Tous veulent capturer l'instant : le premier Conseil européen de Theresa May. La première ministre du Royaume-Uni apparaît enfin, s'arrête devant les micros pour une déclaration d'usage puis entre par la grande porte avec ses chaussures rouges clinquantes.

Vol au-dessus d'un nid de colombes

En juin dernier, l'Europe faisait ses adieux à David Cameron suite au référendum qui a entraîné le Royaume-Uni hors de l'Union européenne (UE). Aujourd'hui, elle accueille sa successeur, dans un déroutant mélange de sentiments. Si depuis le Brexit, beaucoup ont parlé d'Europe à 27, les Britanniques sont toujours bien citoyens européens et le pays que gouverne Theresa May fait toujours bien partie de l'Union. Quelques semaines auparavant, la première ministre annonçait à la télévision que son gouvernement déclencherait l'article 50 du traité de Lisbonne (qui régit les conditions de sortie d'un État membre de l'Union, ndlr) seulement avant la fin du mois de mars 2017. Pendant ce temps-là, May est donc toujours invitée à venir s'asseoir à la table des négociations des sommets européens. Donald Tusk, président du Conseil, en a même fait un point d'honneur : il fallait que la nouvelle leader britannique « se sente comme chez elle à Bruxelles ». Dans un sursaut poétique, il a ajoutera même : « Elle n’entre pas dans la gueule du lion (sic), mais dans un nid de colombes ».

Cernée par un statut d'outsider avant le Conseilla chef de file du Parti conservateur britannique n’a pourtant pas semblé déroutée lors de son arrivée à Bruxelles. C’est même tout le contraire : Theresa May s'est montrée aussi claire que lucide sur les raisons de sa présence. Oui, le Royaume-Uni quitte l’UE, et non, il ne tirera pas un trait sur le travail effectué en commun avec ses voisins. « Je porte ici un message très clair : le Royaume-Uni quitte l’Union européenne, mais continuera à jouer entièrement son rôle jusqu’à notre départ et nous deviendrons un partenaire fiable et puissant même une fois parti », a-t-elle déclaré.

« Dans la gueule des lions »

Malgré toutes la bonne volonté des organisateurs, la présence de la « femme en charge du Brexit » n'a pourtant pas tari les critiques. Theresa May est bel et bien tombée dans « la gueule des lions », dont parlait Donald Tusk. En premier chef ? François Hollande. Dès l'arrivée de May dans la capitale belge, le président français a déclaré : « Je l'ai dit très fermement : si Mme Theresa May veut un Brexit dur, les négociations seront dures ». Lors du congrès du Parti conservateur organisé à Birmingham le 2 octobre dernier, la première ministre avait dessiné les traits de ce que la presse avait appelé un « hard Brexit ». Histoire de flatter les inclinations de l'aile la plus eurosceptique de son parti - les fameux Leavers - la chef des Tories déclarait vouloir reprendre le contrôle de l'immigration et se dégager de la coupe de la Cour de justice de l'UE. 

Le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, semblait dès la fin du premier jour, exaspéré quant au « Brexit chaotique » emmené par May. Lorsque des journalistes de la BBC l’interroge, le Luxembourgeois laisse échapper un soupir de lassitude qui semble résumer les sentiments pour le moins confus de la plupart des réprésentants des États membres. Dans la foulée, ces mêmes journalistes britanniques ont décrit le Brexit comme « leur pire cauchemar » en confessant que « cette chose ruinait leurs vies ».

De son côté, le président du Parlement européen, Martin Schulz, a déclaré qu’il « refus[ait] d’imaginer une Europe où les camions et les fonds spéculatifs sont libres de traverser les frontières, à l'inverse des citoyens ». Dit autrement, le Royaume-Uni n’aurait jamais accès au marché commun si Theresa May n’acceptait pas la règle fondamentale de la liberté de mouvement des personnes. Compte tenu de ce que la première ministre répète lorsqu'elle se tient devant ses collègues du Parti conservateur, difficile d'entrevoir la sortie de l'impasse sans qu'elle ne revienne sur son intention d'ourdir un « hard Brexit ».

Le Brexit est-il toujours un sujet pour l'Europe ?

Et quand bien même. Si la sortie du Royaume-Uni de l'UE reste évidemment inscrite dans l'agenda européen, il n'est pas le seul sujet qui mérite l'attention des 28. Ce Conseil était aussi l'occasion de se pencher sur la crise migratoire toujours aussi vivace ainsi que les accords commerciaux et les relations extérieures avec la Russie qui n'ont plus été aussi « froides » depuis longtemps. L'intervention de May devant ses homologues a donc dû attendre la fin du dîner, aux alentours de 1h du matin. Et son discours sur le Brexit ainsi que les discussions qu'il a provoquées n'ont duré tout au plus qu'une dizaine de minutes, entre un déca et un parfait à la vanille...

Résultat ? Comme depuis le résultat du réferendum du 23 juin dernier, les discussions sur le Brexit se feront à Londres. Le premier sommet « post-Brexit et à 27 » de Bratislava en témoignait, le Conseil européen de Bruxelles le confirme : il ne faut pas s'attendre à ce que l'UE fasse grand cas de la question avant qu'elle ne soit réglée au Royaume-Uni. Tout au plus, le sommet de Bruxelles aura pu convaincre Theresa May de revoir ses positions sur la nature du divorce. Au sortir des réunions, la première ministre semblait pencher vers des « négociations constructives » en délaissant le « hard Brexit » pour quelque chose de plus soft« Aussi longtemps que nous sommes des membres de l’UE nous continuerons à exercer nos droits et obligations. Bien sûr les 27 devront discuter entre eux, mais je continuerais à m’assoir autour de la table », a t-elle annoncé lors de sa conférence de presse, vendredi dernier. Le Royaume-Uni quitte l’UE, mais nous ne tournons pas le dos à nos amis et alliés. »

La relation entre l'UE et le gouvernement de Theresa May laisse place à beaucoup d'indécisions. Mais une chose est sûre : c'est au pays que la (première) première ministre non-élue du Royaume-Uni aura le plus d'obstacles à surmonter. Il ne se passe pas un jour sans qu'une étude économique ne prédise une catastrophe pour le pays. Le 7 octobre dernier, la livre sterling a dévissé brutalement pour tomber en dessous du dollar. Malgré le soutien des Leavers, elle ne dispose désormais que de cinq petits mois pour convaincre les citoyens britanniques que son Brexit ne tournera pas au « Regrexit ». Quoi qu'il en soit, « hard » ou « soft », le Brexit aura un prix. « L'angoisse de la falaisse », le fameux cliff edge dont de nombreux chefs d'entreprises parlent sur la place financière de la City, est en train de gagner l'esprit de plus en plus de gens. Une falaisse que Theresa May devra gravir sans ses alliés européens.

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Cet article a été rédigé par la rédaction de cafébabel Bruxelles. Toute appellation d'origine contrôlée.