Théâtre à Paris : sous les coups de rabot coule la scène

Article publié le 28 janvier 2013
Article publié le 28 janvier 2013
La fermeture en décembre dernier du théâtre Paris-Villette marque la fin d’une scène historique de la ville de Paris. Un mois après, et en attendant la sortie du livre qui en racontera l’histoire, voici un panorama sur Paris et ses milles foyers ainsi que sur la menace de les voir disparaître, les uns après les autres.

Eugène Ionesco est un dramaturge roumain adopté par la capitale française, il aimait se définir comme étant engagé dans un domaine de non engagement. Il faisait l’apologie de la beauté comme étant une fin en soi, un art pour l’art, il cherchait à convaincre le public de l’utilité de l’inutilité. Qui sait si la fermeture redoutée du Théâtre de la Huchette - une salle parisienne historique du Quartier Latin qui rejouent ses deux œuvres les plus célèbres, La cantatrice chauve et La leçon, depuis plus de 50 ans - l’aurait convaincu de devenir un artiste engagé par amour pour le théâtre.

Scène d’excellence de la capitale française, créé en 1948, le théâtre a évité de justesse une fermeture au printemps dernier à cause de l’augmentation du loyer. D’après les déclarations du directeur, Jean-Noël Hazemann, la salle avait besoin d’une aide financière d’au moins 70 000 euros afin de pouvoir être sauvée. Si elle a survécu, c’est grâce à l’engagement de l’association Les Amis du Théâtre de la Huchette et des personnalités telles que Jeanne Moreau qui en sont membres.

Paris aux milles rideaux

Le théâtre de Peter Brook

A Paris, les théâtres surgissent dans des lieux les plus inattendus : ils sont perchés sur les marches de la Butte Montmartre, ou au rez-de-chaussée d’une maison privée

Le petit foyer du Quartier Latin n’est pas le seul théâtre qui risque la fermeture. Aujourd’hui, Paris gamberge sur un dilemme cornélien : défendre les vieux théâtres historiques de la capitale ou préférer les nouveaux centres culturels, plus modernes et dynamiques, mais qui ne sont pas pour autant moins couteux pour la Mairie (un parmi tous, le 104). Un doute que se propage si l’on pense à toutes ces petites scènes qui surgissent aux endroits les plus inattendus : elles sont cachées derrière une cour comme la petite bonbonnière du Théâtre de l’Oeuvre dans la rue de Clichy, ou perchées sur les marches de la Butte Montmartre comme Le Petit Théâtre du Bonheur ou encore au rez-de-chaussée d’une maison privée comme L’Ogresse, théâtre situé dans le 20ème arrondissement.

En regardant France Télévisions, le soir, on dirait que tout va pour le mieux pour le théâtre. Le groupe français a en effet consacré une semaine entière au théâtre, du 13 au 20 janvier, en diffusant des représentations, des documentaires, des interviews. L’initiative s’appelle Coups de Théâtre et avait pour but de proposer aux téléspectateurs assis confortablement dans leur canapé une immersion dans le monde du théâtre avec les classiques de la dramaturgie française. Cette gloire semble cependant se cantonner uniquement au petit écran. Car le théâtre français aborde 2013 avec un lourd handicap.

L’étrange cas d’un rideau citadin

En se rendant sur le site internet du Théâtre Paris-Villette, on y est accueilli par une page blanche. Il n’y a plus rien, plus de programmation. Quelques lignes vous informent que la vie du théâtre s’est éteinte le 15 décembre 2012 sur une représentation de Hate Radio, une pièce tout sauf conventionnelle, à propos du génocide au Rwanda. Une demande de subvention est en cours, et la Ville de Paris a lancé un appel pour que des projets inédits puissent réanimer la magnifique salle située au bord du canal de l’Ourcq. Le comité de soutien au théâtre nommé « Pour une réouverture du Théâtre Paris-Villette » n’a cependant toujours pas trouvé d’accord. « Nous avons été expulsés du jeu et la Marie s’est mise à la recherche de projets faisant du Théâtre Paris-Villette une activité productive pour la ville », souligne Hervé Quideau, travailleur intermittent au théâtre « mais à la Villette on mettait tout type de théâtre en scène sauf celui que l’on jugeait commercial et économiquement productif ».

Les efforts du directeur Patrick Gufflet n’ont pas porté leurs fruits : les pétitions, les cortèges, les réunions du soir à 19 heures où la Villette devenait un lieu de rencontres accueillant pour discuter de l’art, jouer à faire le mime…Tout ça pour oublier la fermeture redoutée et continuer à se retrouver comme si de rien n’était. « Le Théâtre Paris-Villette coûte trop cher », c’est en substance ce qu’a répondu la Mairie. Le théâtre appartient au ministère de la Culture, mais sa gestion est confiée à la Ville de Paris qui a donc statué de la fermeture. « Bruno Juillard (adjoint à la culture de la Ville de Paris), a juste parlé de chiffres, sans tenir compte de l’importance et de la valeur de ce théâtre historique », ajoute Hervé Quidau. « C’est nous qui avons commencé à se demander si ces choix ne cachaient pas une position idéologique bien précise de la part de la Ville de Paris. »

La fermeture est due au manque de soutien économique de la part de la Ville de Paris qui avait à sa charge plus de 90% des dépenses. C’est l’une des conséquences des coupes dans le budget de la culture. Des coupes qui ne connaissent aucun précédent depuis 1981. On a donc choisi de sacrifier « l’utilité de l’inutilité » pour reprendre l’expression de Ionesco. Qu’il semble loin le temps où Peter Brook réussissait à récupérer un vieux théâtre oublié de la Gare du Nord, défiant toutes les lenteurs bureaucratiques, pour en faire, en l’espace de 6 mois, ce qui reste comme l’une des meilleures scènes de Paris.

Une des dernières pièces présentées au théâtre Paris-Villette.

En attendant que le maire, Bertrand Delanoë, assume ses responsabilités à l'égard des compagnies restées sans théatre et à l'attention des travailleurs mis à la porte, mais surtout en attendant que la ville de Paris prenne une décision concernant le destin du Théâtre Paris-Villette, beaucoup regrettent déjà leur trajet jusqu'à la Porte de Pantin, pour aller voir un projet hors du commun, découvrir une esthétique non conventionnelle, un artiste dont ils n'avaient jamais entendu parler. Tout ça n'existe plus. « Tant pis », dira-t-on en français. Sur France 2, il y a aura toujours Marivaux. Et, pour le voir, il ne faut même pas prendre le métro.

Photos : Une © Fred Kinh; Texte, théâtre Bouffes du Nord © Leigh Hatwell; Théâtre Paris-Villette ©Mbzt/wikimedia; "Dark Spring" © Kim Akrich