The Smell of us : Larry Clark et le vice de l'adolescence

Article publié le 6 février 2015
Article publié le 6 février 2015

Tourné cette fois-ci dans la capitale française, dépouillée de sa veste chic, et non dans l’anarchisme des États-Unis, le nouveau film de Larry Clark est une plongée au cœur des obsessions désormais classiques de l’auteur, à savoir le monde de l’adolescence.

Animé par la volonté de faire un reportage consacré à l’observation de la jeunesse et de la marginalisation, et ayant pris comme point de départ la photographie, Larry Clark (KidsKen ParkMarfa Girl) présente son nouveau film, The Smell of us, et ouvre les portes d’un Paris peu connu, celui des skateurs.

Voyeurisme et décadence 

Le cinéaste de 72 ans jette une nouvelle fois son dévolu sur les moins de 18 ans, cette bande d’adolescents qui traînent loin de l’école et errent plutôt dans les rues et souterrains les plus cachés et les rave party les plus violentes, le tout cigarette au bec et promiscuité affichée avec la volonté d’essayer tous les excès et de ne pas revenir dans le droit chemin. La version « clarkienne » de la formule sexe, drogue et rock’n roll n’est certainement pas celle des enfants de bonnes familles qui font de leurs fêtes une philosophie de vie, mais celle du milieu underground bouffé jusqu’à la moelle où, derrière la prostitution, se cache une gêne réelle et des coulisses au goût amer.

Les protagonistes de Larry sont des sujets sans histoire, choisis pour leur « gueule » et leur plastique parfaite : ce sont d’abord des corps à observer de près, ensuite seulement des âmes à étudier. Dans le cas présent, le film se termine sur un drame personnel et l’on peut effectivement se demander si un approfondissement des rapports entre les personnages n’aurait pas joué en faveur du film – au lieu d’enchaîner les plans sur l’abdomen de ces personnages (ou sur un attroupement d’orteils). Mais la caméra finit toujours par s’arrêter sur le bas ventre. Le regard de Clark est épidermique, non dans le sens de la superficialité du but mais dans le sens d’un œil amoureux du tactile et enivré par la transparence des choses. S’il  ne s’agissait du fait d’un métier à proprement parler, l’impression laissée serait celle d’un pervers bien trop âgé pour rentrer dans certains milieux au charme glabre. Du reste, l’on sait que la ligne est mince entre le chef-d’œuvre et le voyeurisme scandaleux voire pornographique. C’est un jeu dangereux, mais à quel point ? 

Bande-annonce de The Smell of us.

Le mal-être sous-jacent

Heureusement, Clark n’est pas simplement un racoleur de corps d’adolescents, il est aussi un racoleur d’images : l’attention esthétique qu’il porte au 7ème art – le croisement des formats, la lumière, le montage – renforce l’intensité de l’expression et de l’expérimentation. La caméra, comme avec les skates, glisse, bondit, se détache, saute, nous immerge dans une succession de mouvements, de pauses et de musique au rythme entraînant, les yeux dans le vide, le vin qui coule aux coins des lèvres. Rien que le titre The Smell of us est un objet sensoriel. Il nous attire au cinéma comme une rencontre à la nuit tombée et promet une découverte ambiguë au parfum captivant. Je ne saurais dire si la promesse est tenue mais, après 90 minutes, le film m’a tout à la fois énervé, séduit et amusé.

Les scènes érotiques/fétichistes/incestueuses, qui mettent en scène des personnages bien plus âgés que les acteurs les incarnant, sont traitées dans une veine pathétique et grotesque mais adoucies par l’ironie, afin d’éviter (ou ridiculiser) le pire. À l’inverse, les séquences qui se concentrent sur le quotidien souffrent parfois de quelques longueurs mais, grâce à l’arrière-plan parisien et au cadre impressionnant du Palais de Tokyo, l’attention du spectateur est toujours retenue par quelque chose et accompagnée par les vibrations rythmées de la bande originale.

Derrière ces scènes parcourues par des ombres, le scénario offert est tout de même triste : nous observons un vieux incapable de se soulever du sol (Clark lui-même), un garçon qui vend son corps à des étrangers pour de l’argent, une fille qui, pour combler l’ennui, offre son corps à qui veut, un garçon qui passe son temps à filmer avec son téléphone portable tout ce qui se présente devant lui et un autre tragiquement amoureux de son meilleur ami. Le pire est qu’ils ne semblent pas vouloir (ou peut-être pouvoir) chercher une autre échappatoire pour s’épanouir. Si l’air christique du personnage reste mémorable, il subit toutefois toute sorte de traitements de la part de ses clients. Le visage est marqué par une forte apathie (une tête classique à la Louis Garrel entre le rebelle et le triste) et encadré par des boucles angéliques, abandonné par sa force. Il semble que tout doive brûler, comme dans le final, et se consumer dans une fragilité passagère.