The Shoes : la route en lacets du succès 

Article publié le 1 octobre 2015
Article publié le 1 octobre 2015

Adoubé par Bret Easton Ellis, incarné par Jake Gyllenhal et porté par la critique, le premier album de The Shoes a rapidement propulsé le groupe au rang des paires les plus rutilantes de la pop française. De quoi aborder l’avenir sereinement ? Pas du tout. À l’heure d’accoucher du second, les deux Reimois de 35 ans s’inquiètent plus que jamais. Interview avec deux grands sensibles.

cafébabel : Vous aurez mis 4 ans à sortir un autre album, qu’avez-vous fait entretemps ?

Benjamin Lebeau : C’est long, quatre voire cinq ans. On a aussi une facette de producteurs et on a beaucoup produit. 

Guillaume Brière : On a beaucoup co-écrit. Ce qui je pense nous a permis de faire un meilleur album que le premier. On a progressé. On n’a pas chômé. On a fait l’album de Woodkid (The Golden Age, ndlr) par exemple, qui a été un gros morceau. 

cafébabel : Vous le décrivez comme votre 3ème album, par superstition pour les deuxièmes efforts, toujours un peu maudits. Vous aviez plus de pression sur celui-ci ?

Benjamin : On avait peur. On a dit ça pour conjurer le sort. On savait qu’on était attendu au tournant. Et il s’est passé beaucoup de temps avant de savoir ce que l’on voulait faire.

Guillaume : En même temps, on n’est pas Coldplay ou Oasis, tu vois. On se met la pression mais ça ne représente pas grand-chose. 

cafébabel : Vous étiez autant libéré ?

Guillaume : Non. On a mis beaucoup de temps avant de se sentir à l’aise. Et puis on est parti sur beaucoup de fausses pistes. 

Benjamin : Au tout départ, on s’envoyait des maquettes. Puis au moment de se retrouver tous les deux en studio pendant un moment, on a tout jeté. On est reparti à zéro.

Guillaume : Quand la trap music est arrivée, j’étais complètement obsédé. Du coup, je voulais faire de la trap avec de la pop. Des idées farfelues. On a fait des morceaux qui ne nous ressemblaient pas. On a écrit des lubies. Et à la fin, on est revenu à l’essentiel, à ce que voulons faire. Pour cet album, on est vraiment revenu à ce qu’on écoutait ado quand on a emménagé ensemble à 20 ans. Pendant sept ans à Bordeaux, on a écumé les clubs, on était vraiment dans un délire à la Chemical Brothers. On a acheté énormément de disques. J’ai tendance à être comme ça. Je me replonge toujours dans mon enfance. Là, par exemple, j’ai acheté l’intégral de Dragon Ball. On a tendance à se réfugier dans l’enfance. 

cafébabel : Votre premier album, Crack My Bones, a été un grand succès critique... (ils coupent)

Benjamin : Tant mieux parce que les mauvaises critiques, on les vit très mal. Surtout Guillaume.

Guillaume : Il y en a certaines qui m’ont foutu en l’air. Je suis beaucoup sur les réseaux sociaux, tu sais. Je vois tout, les commentaires, tout. Et même quand je fais l’effort de me débrancher, il y a toujours un connard qui m’appelle pour me dire ce qu’on a balancé sur nous. En même temps, on est assez vernis. On n’a jamais vraiment eu de mauvaise critique. On en aura peut-être sur le prochain. Mais on se prépare. 

cafébabel : Un morceau vous a particulièrement propulsé, « Time To Dance ». Surtout depuis le clip avec Jake Gyllenhaal. Comment vous êtes-vous retrouvés à bosser avec lui ?

Benjamin : On n’a toujours pas compris. L’histoire, c’est que le réalisateur du clip (Daniel Wolfe, ndlr) avec qui on avait déjà bossé sur « Stay The Same » voulait reconduire l’expérience avec nous en voulant faire un espèce de long clip un peu flippant. Il connaissait Jake Gyllenhaal, il lui a proposé. Le mec a accepté.

Guillaume : Jake Gyllenhaal, c’est un mec qui a toujours fait des trucs indé, un peu cool. C’est aussi un mec qui s’y connaît vachement en musique. Au Grand Journal, interviewé par Antoine De Caunes, il a reparlé du clip en disant tout le bien qu’il pensait de notre groupe. Mais c’est Daniel Wolfe qui a fait tout le boulot. Il a même édité le morceau pour le rallonger à 8 minutes. Et la version qu’on joue en live, c’est la version que Daniel a éditée. Le mec nous a fait un cadeau de dingue.

The Shoes - « Time To Dance »

cafébabel : Autour de vous, il y a surtout de Pierre Le Ny, votre manager, qui serait le troisième homme du groupe. Quelle importance a-t-il réellement ?

Benjamin : C’est le mec qui a la vision générale.

Guillaume : C’est un esthète. Un grand spécialiste de design, d’architecture, de photographie. Quelqu’un qui a du goût.

cafébabel : Quelqu’un qui connaît du monde aussi ?

Guillaume : Ouais, ou du moins quand il veut rencontrer des gens, il finit toujours par les rencontrer. On aime bien se laisser guider par Pierre parce qu’il fait des choix esthétiques auxquels on n’aurait jamais pensés. Il s’occupe beaucoup de notre image. C’est devenu une voix aussi importante que la nôtre, dans toutes les décisions.

cafébabel : Vous êtes un des groupes français qui plaît beaucoup à l’étranger. Vous avez toujours eu cette volonté de conquête à l’international ?

Benjamin : En fait, on a commencé à exister en Angleterre. Au Japon aussi. 

Guillaume : L’ambition a toujours été d’aller à l’international. Après, on parle de trucs underground hein. Quand on était en Angleterre, on a signé sur des petits labels. Mais le clip de « Time To Dance » a tout changé.  Quand on va aux États-Unis, il suffit de dire qu’on est le groupe derrière le clip de Jake Gyllenhaal pour qu’on ait une porte d’entrée. 

cafébabel : Aujourd’hui, vous arrivez à vous situer sur la scène française ? 

Benjamin : Oui. Tu sais, on a l’impression de faire de la pop. Dans ce qu’on propose, je ne me sens pas très éloigné d’un groupe comme La Femme par exemple. C’est juste l’emballage qui change.

cafébabel : Vous avez un spectre musical très large. Vous avez bossé avec des gens comme Shakira, Gaëtan Roussel, Cœur de Pirate...

Benjamin : Ouais mais c’est ce que l’on recherche aussi. Je ne vois pas ce qu’on apporterait si on produisait un groupe similaire au nôtre. Plus c’est éloigné, plus il y a de choses à trouver.

Guillaume : Puis tu sais, c’est le hasard des rencontres. Si maintenant on fait beaucoup de prod, c’est grâce à Gaëtan Roussel. Avant lui, on n’avait rien fait. Il nous a accordé a confiance et c’était un pari sacrément risqué pour lui. Finalement, l’album a eu un énorme succès et ça nous a propulsés en tant que producteurs. Par contre, s’il y a 10 ans tu m’avais dit que je produirais le chanteur de Louise Attaque, je t’aurais pris pour un grand malade.

Benjamin : Je t’avoue qu’on n’a pas dit oui tout de suite... J’ai aussi bossé avec Raphaël et on a fait un disque hyper expérimental, très bizarre. Pareil, si tu m’avais dit ça il y a 10 ans, je t’aurais pris pour un fou (Silence). Mais c’est vrai, parfois on se demande ce qu’on fout là.

cafébabel : C’est quoi votre premier éveil musical ?

Benjamin : Moi, c’est les Cure. Surtout quand j’ai vu pour la première fois le clip de « Lullaby » à la télé : l’esthétique, le mec dans son lit avec ses cheveux bizarres, des araignées partout, la musique...ça m’a mis une claque.

Guillaume : Moi, ce n’est pas très original, c’est Michael Jackson. Et j’étais complètement fasciné par le clip des Jackson 5 « Can You Feel It ». Quand ils dansent en balançant de l’or sur la ville, là... Puis après j’ai pris une gifle énorme quand j’ai vu la pochette de Benny B et de son « Mais vous êtes fous ? ». Les mecs sont arrivés avec des Jordan trop classe, l’étiquette encore dessus. J’ai acheté le 45 tours à 10 ans et je m’en rappellerai toute ma vie. La semaine suivante, j’achetais le premier album de NTM, le premier album d’IAM. Et là, c’était parti sur le hip-hop des années 90. Chose que je n’ai jamais quittée depuis. 

cafébabel : Vous vous êtes rencontrés à 10 ans. À quel moment vous avez décidé de faire de la musique ?

Guillaume : À aucun moment. On s’est laissé porté. J’avais une formation de pianiste, Benjamin ne jouait pas d’instrument et je lui ai mis une basse dans les mains. Il a joué une fois, l’année d’après il était en école de musique à Nancy.

cafébabel : Vous venez de Reims. C’était comment à l’époque ?

Guillaume : Ah c’était ennuyeux. 

Benjamin : Mais il y avait quand même une scène alternative. Des concerts de punks dans la MJC...

Guillaume : On a quand même décidé de bouger à Bordeaux.

cafébabel : Où vous décidez de créer votre vrai premier groupe, The Film...

Guillaume : Ouais, on faisait du rock avec des machines. On n’a jamais enregistré proprement dans un studio. On trafiquait plutôt des trucs des Doors dans un poste à cassette.

cafébabel : Vous avez connu un succès avec ce groupe et le morceau « Can You Touch Me » repris dans une pub pour la Peugeot 407. Pourquoi avoir arrêté en suivant ?

(Silence) Guillaume : Ben, on avait fait un super deuxième album mais notre manager de l’époque nous a dit que c’était de la merde. Donc, si tu veux, ça nous a mis un petit coup de déprime. On a passé près de deux ans la tête dans les chaussettes. On sur-kiffait cet album, on l’écoute toujours et on sait qu’il ne sortira jamais. On avait tout mis dedans.

Benjamin : En plus, on devait des sous à droite à gauche, bref, ces deux ans, c’était un peu la merde.  

cafébabel : Pendant 10 ans, vous avez fait énormément de remix. Vous pratiquiez ça comme une culture. Qu’est-ce que ça vous apportait en tant qu’artiste ?

Benjamin : Nous faire connaître.

Guillaume : Nous faire travailler la musique aussi. C’est un très bon exercice. C’est ludique. Moi ça m’amuse vachement. Et il y a eu une époque où ça rapporterait de l’argent. Aujourd’hui, ça n’a plus trop la côte. À l’époque bénie des blogs, tu pouvais faire le buzz. Même le mot blog est en train de disparaître aujourd’hui... Il reste des choses intéressantes, comme Pitchfork. Il nous avait mis une très bonne note d’ailleurs. Tant mieux, parce que Pitchfork ils sont durs hein. Ils font flipper même. Au moment de cliquer sur notre article, je me souviens, j’avais le doigt qui tremblait. Puis j’ai vu la note : 7,5. J’ai bu un coup.

The Shoes - « Drifted »

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Écouter : The Shoes - 'Chemicals' (Green United Music/2015)