The Lunchbox : de curry et d'eau fraîche

Article publié le 3 janvier 2014
Article publié le 3 janvier 2014

Si le ci­néma in­dien se ré­sume pour vous à des paillettes et des se­quins, re­gar­dez d'un peu plus près votre lunch­box. Le film du même titre du ci­néaste in­dien Ri­tesh Batra offre non seule­ment des images dé­li­cates et une ro­mance poé­tique, mais il marque aussi le début d'un flirt ex­pé­ri­men­tal entre ci­néma in­dien et ci­néma eu­ro­péen.

Sau­pou­drer de pi­ment les lé­gumes frits, puis re­muer les len­tilles et re­tour­ner le cha­patti (pain plat) sur une plaque à gaz. Il faut moins d'une mi­nute à Ila (Nim­rat Kaur) pour rem­plir d'un repas fait mai­son à l'attention de son mari une dabba, la lunch­box mé­tal­lique in­dienne, la ran­ger dans un sac en toile et cou­rir à la porte où un dab­ba­walla l'at­tend déjà. Il s'agit de l'un des 5000 li­vreurs de Bom­bay dont le tra­vail consiste à col­lec­ter dans toute la ville quelques 200 000 pa­niers-re­pas par jour et de les trans­por­ter, à vélo ou en rick­shaw, en bus ou en train, des ban­lieues les plus re­cu­lées aux gratte-ciels du centre d'af­faire de la ville. Qui vou­drait du mau­vais curry d'un res­tau­rant ex­pé­di­tif quand il est pos­sible de pro­fi­ter de la cui­sine sa­vou­reuse d'une mère ou d'une épouse ? Per­sonne en Inde en tout cas. Comme des mil­liers de femmes, Ila s'ac­tive donc pa­tiem­ment à ses four­neaux pour que son mari Rajiv ne meure pas de faim au tra­vail.

Il y a pour­tant quelque chose qui cloche dans les cur­rys d'Ila : Rajiv n'y prête au­cune at­ten­tion, pas plus qu'à Ila d'ailleurs. Pour pi­men­ter leur vie com­mune, contre toutes ses vi­cis­si­tudes, Ila conti­nue de mettre tout son coeur à sa cui­sine. Mais lors­qu'elle par­vient enfin à pré­pa­rer un cer­tain plat, le dab­ba­walla com­met une er­reur : au lieu d'être livré à son mari, la lunch­box d'Ila at­ter­rit sur le bu­reau de Saa­jan Fer­nan­dez (Irr­fahn Khan), un veuf so­li­taire ap­pro­chant de la re­traite. Il est ra­mené à la vie par les cur­rys tan­tôt épi­cés tan­tôt salés d'Ila et ce couple im­pro­bable com­mence à échan­ger des lettres via la lunch­box. A me­sure qu'ils se rap­prochent, ils com­mencent à éla­bo­rer un plan pour s'en­fuir en­semble au Bhou­tan. Mais quel peut être l'ave­nir d'un tel amour de plume et de pa­pilles entre un veuf re­traité et une jeune ma­riée ?

Ce qui pour­rait fa­ci­le­ment tom­ber dans la ro­mance cul-cul trouve, grâce au réa­li­sa­teur et scé­na­riste du film Ri­tesh Batra, un équi­libre dé­li­cat entre vie quo­ti­dienne et émo­tions fortes, obli­ga­tions fa­mi­liales et amour in­con­ven­tion­nel. Vous ne trou­ve­rez dans son film aucun des saris à se­quins cha­mar­rés, per­for­mances de danses en­dia­blées et autres scènes d'amour rin­gardes aux­quels les films de Bol­ly­wood ont pu vous ha­bi­tuer. The Lunch­box ne re­pose pas non plus sur un folk­lore in­dien tape-à-l'oeil comme The Dar­jee­ling Li­mi­ted (2007) ou sur de sombres images de pau­vreté et de vio­lence comme Slum­dog Mil­lion­naire (2008). Au contraire, Ila et Saa­jan ap­par­tiennent tous deux aux classes moyennes de Bom­bay, me­nant une vie tran­quille entre leur tra­vail et leur fa­mille, bien qu'ils ne soient pas par­ti­cu­liè­re­ment heu­reux. La lunch­box est alors un moyen, aussi in­at­tendu que bien­venu, de s'échap­per de la rou­tine. L'es­thé­tique du film est aussi feu­trée que son his­toire, do­mi­née par des cou­leurs douces et des si­lences, comme lorsque Saa­jan est assis dans son bu­reau ou qu'Ila s'agite en cuisine.

Outre la re­mar­quable per­for­mance des pro­ta­go­nistes Nim­rat Kaur et Irr­fahn Khan, vu ré­cem­ment dans The Ama­zing Spi­der-Man (2012) et L'Odys­sée de Pi (2012), les dab­ba­wal­las sont les stars ca­chées du film. Lancé en 1880, leur sy­tème de lunch­boxes est l'une des en­tre­prises lo­gis­tiques les plus so­phis­ti­quées du 21ème siècle, bien que la plu­part des dab­ba­wal­las soit illé­trée ou seule­ment semi-let­trée. C'est également la rai­son pour la­quelle les lunch­boxes sont mar­quées sui­vant un code cou­leur al­pha­nu­mé­rique pour iden­ti­fier clai­re­ment l'ex­pé­di­teur et le des­ti­na­taire. Bien qu'il n'y ait pas de chiffres exacts, leur taux d'er­reur est si faible qu'il donne cours à une lé­gende ur­baine selon la­quelle seule une lunch­box sur huit mil­lions s'éga­re­rait.

Un autre film in­dien haut en cou­leurs ? Re­pas­sez

Ori­gi­naire de Bom­bay, Ri­tesh Batra avait prévu de tour­ner un do­cu­men­taire sur les dab­ba­wal­las jus­qu'à ce que lui vienne l'idée d'un film de fic­tion. La clarté si­len­cieuse de son film a non seule­ment convaincu un pu­blic in­dien mais aussi des pro­duc­teurs et des cri­tiques eu­ro­péens : fi­nancé par plu­sieurs com­pa­nies de pro­duc­tion bol­ly­woo­diennes, The Lunch­box est aussi une co-pro­duc­tion in­do-franco-ger­mano-amer­i­caine, pro­duite par Asap Films, le Cen­tre Na­tional du Ci­néma et Arte France Ci­néma en France, ro­hfilm et le Me­di­en­board Berlin-Bran­den­burg en Al­le­magne et Cine Mo­saic aux États-Unis.

La cri­tique eu­ro­péenne est tout aussi en­thou­siaste. Après une « men­tion ho­n­orable du jury » an Fes­ti­val In­ter­na­tio­nal du Film Cin­e­mart à Rot­ter­dam, Batra a en­chaîné avec la pré­sen­ta­tion de son scé­na­rio à la Berli­nale Tal­ent Pro­ject Mar­ket et au To­rino Film Lab en 2012, avant de ga­gner le Grand Rail d'or (l'un des prix de la Se­maine de la Cri­tique, ndt) au Fes­ti­val de Cannes. Mais The Lunch­box n'a pas ob­tenu de no­mi­na­tion à l'Os­car du meilleur film étran­ger, ce qui a pro­vo­qué un tollé dans la presse in­dienne mais aussi in­ter­na­tionale. Même si tout ne marche pas à la per­fec­tion, Ri­tesh Batra a déjà beau­coup contri­bué à lan­cer un flirt ci­né­ma­to­gra­phique indo-eu­ro­péen.

Cela ne peut qu'être la source d'avan­tages mu­tuels. En Eu­rope en par­ti­cu­lier, cela ne fera pas de mal de por­ter un nou­veau re­gard sur l'Inde, un re­gard amou­reux mais dé­dra­ma­tisé, au-delà de la vio­lence et des pa­trons gla­mour de la fi­nance. Mais cet amour, qu'on le trouve sous une lunch­box ou dans un schéma de pro­duc­tion mul­ti­la­té­ral, sera-t-il un amour heu­reux ? Batra donne à son film une fin ou­verte, mais un vrai dab­ba­walla pour­rait lire son ave­nir dans les restes de la lunch­box. Saa­jan, pour sa part, mange ré­gu­liè­re­ment jus­qu'au der­nier grain de riz de la sienne. Si l'on prend les chiffres des en­trées en salles comme in­di­ca­teur, le pu­blic eu­ro­péen pour­rait bien être sur le point d'élire les cur­rys in­diens comme leur nou­veau plat pré­féré de 2014.

The Lunchbox, en salles depuis le 11 décembre 2013.