The floating piers ou l'art de marcher sur l'eau

Article publié le 4 juillet 2016
Article publié le 4 juillet 2016

Du 18 juin au 3 juillet, sur le lac d’Iseo, il était possible d’admirer et de piétiner au sens propre l’œuvre de l’artiste bulgare Christo, The floating piers, une passerelle longue de 3 kilomètres qui relie Sulzano (de la province de Brescia) à deux autres îles du lac. Nous sommes allés voir et éprouver l’œuvre pour vous.

Du 18 juin au 3 juillet, en Italie, il est possible de marcher sur l'eau. Cela se passe sur le lac d'Iseo, et si vous n'en avez pas encore entendu parler, c'est probablement parce que vous n'habitez pas sur la Botte (voire sur Terre). L'oeuvre des artistes Christo et Jeanne-Claude a beaucoup fait parler d'elle, peut-être même un peu trop. Et alors que l'oeuvre d'art/passerelle est sur le point d'être démontée, on en parle encore, à tort et à travers. Alors, Expo 2016, énième « saga del trash » ou oeuvre d'art maltraitée par le provincialisme ? Allons-y dans l'ordre.

Qui se cache derrière tout ça ?

The floating piers est une oeuvre imaginée par ses créateurs dans les années 70 : durant cette période, Christo, artiste d'origine bulgare, et Jeanne-Claude, sa femme, s'occupaient déjà d'art, mais à une échelle plus réduite. C'est seulement en 2005 que le couple a commencé à s'adonner à la réalisation d'oeuvres colossales, en construisant un parcours de 36 kilomètres à travers Central Park, à New York (The floating piers fait « seulement » 3 kilomètres). Auparavant, l'activité artistique principale du couple était d'empaqueter des monuments comme la tour de Spolète et le Reichstag à Berlin

Nous sommes désormais en 2016, et même si Jeanne-Claude est décédée en 2009, Christo n'abandonne pas l'idée, financée (comme toutes les précédentes) par lui-même. Le lieu choisi est alors le lac d'Iseo, lieu aussi attrayant que mal préparé. Mal préparé, car peu habitué à accueillir les millions de visiteurs qui depuis une semaine se passionnent pour la passerelle et font la queue n'importe où, de l'autoroute jusqu'à l'arrêt de la navette.

Marcher sur les eaux... à l'italienne

L'oeuvre ? Une route recouverte de tissu jaune-or qui flotte sur l'eau du lac reliant deux îles, Monte Isola et l'îlot de San Paolo, au petit village côtier de Sulzano, dans la province de Brescia. Et, comme sur toute route qui se respecte, il y a du trafic.

Nous sommes allés visiter l'oeuvre un mercredi, et la passerelle était si noire de monde qu'on aurait dit un grand magasin de province au premier jour des soldes. Des files d'attente pour atteindre la première partie reliant la terre ferme à la plus grande île, des ralentissements sur la passerelle à cause du roulis, d'autres files d'attente pour accéder à la seconde partie sur l'eau. Évidemment, il s'agit de files d'attente et de ralentissements à l'italienne, caractérisés par des dépassements et des insultes, des fourbes et des moins fourbes jouant des coudes pour un peu d'ombre, des transgresseurs des règles du bon sens, et ainsi de suite.

De plus, la chaleur n'aide pas : chacun sait que l'été n'est pas une bonne saison pour être raisonnable. Si l'on enlève les files d'attente, le lac d'Iseo est un lieu très attrayant, bordé de collines et d'oliviers, idéal pour l'installation de l'oeuvre de l'artiste bulgare : sans l'odeur de l'eau lacustre, le décor pourrait être facilement échangé avec celui de la Riviera ligure (la Riviera de Gênes, ndlr). La couleur jaune-or de la passerelle, ayant pour but de créer une association chromatique, s'accorde parfaitement avec le vert du lac et de la végétation attenante, créant ainsi un unicum qui étonne mais qui ne saurait déranger l'oeil. Cependant, la meilleure partie de l'oeuvre est attribuée à la véritable sensation de marcher sur l'eau : la surface est essentiellement remplie d'air et s'enfonce légèrement sous le poids des pas des visiteurs, oscillant comme une gigantesque barque et faisant ainsi percevoir les mouvements du lac.

En deux mots ? À vivre. À condition d'être prêt à affronter la chaleur et les files d'attente, et de se munir d'eau et de crème solaire (il ne s'agit pas de laisser son bon sens à la maison). C'est la dernière fin de semaine où The floating piers est ouverte au public. L'oeuvre sera démontée à partir du 4 juillet, et les 20 000 mètres cubes de polyéthilène qui constituent le « corps » de la passerelle seront recyclés. 

La caducité est peut-être ce qui rend cette oeuvre si spectaculaire. S'il était toujours possible de marcher sur l'eau, pourquoi se laisser envoûter par des kilomètres de toile jaune-or sous la chaleur de l'été ?