Thanatotechnologie : les revenants du Web

Article publié le 9 juin 2015
Article publié le 9 juin 2015

Laura a 56 ans. Jusqu'à 2011, elle gérait un bar. Elle n'utilisait pas d'ordinateur et n'avait pas de compte Facebook. Aujourd'hui : plus de bar, elle l'a vendu. Elle a appris à se servir d'un PC et la première chose qu'elle fait le matin est d'allumer son ordi pour gérer le compte de sa fille, Giulia, morte il y a cinq ans.

La quête de l’immortalité est le nouvel objectif de l’entrepreneur russe Dmitry Itskov qui a présenté en juin dernier à la conférence internationale « Global Future 2045 » de New York, le projet « Avatar », un plan de science-fiction qui a pour objectif de libérer l’humanité de la dernière limite de la mort, en intègrant un mélange de biologie, de technologie et de conscience humaine.

Une frontière audacieuse qui reflète le besoin inhérent de l’homme de devoir enquêter sur la vie de l’au-delà de ses dernières expériences, ou quoi qu’il en soit, l’inévitable et douloureuse confrontation avec cette dernière.

Ceux qui se souviennent vaguement des pensées d’Ugo Foscolo dans Dei Sepolcri  (« Des tombeaux »). Note de classe de troisième à part, la tombe était le lieu du souvenir, la dimension du salut, le tas de pierres devant lequel on s’agenouillait. Aujourd’hui, cette géographie exacte coordonnée, est remplacée par une nouvelle forme de condoléances : une élaboration différente du deuil dont l’évolution rapide crée des peurs et suscite des questions auxquelles il est difficile de répondre

La socialisation du deuil

Éxaminé sous toutes les coutures, le Web est le contexte social à l’intérieur duquel nous vivons. La génération des revenants numériques cédera demain la place à celle des natifs ultra-numériques, qui vont à leur tour devenir super-numériques, et ensuite hyper-numériques, etc… dans un climat ascendant à la fin duquel le rapport à l’autre sortira modifiée. Sous tous les aspects. Par le biais de ces réseaux, nous consommons des rencontres, des émotions et des expériences : de nos jours, la partie que nous commençons à explorer pour la première fois est celle relative à l’utilisation de ces espaces par des formes de participation qui interceptent l’expérience de la perte.

Laura a ouvert un compte Facebook quelques jours après l’enterrement de sa fille. Une amie lui a dit que cela lui permettrait de voir les photos de sa fille, lire les messages et commentaires, ses derniers états d’âme : qu’elle pourrait paradoxalement se sentir plus proche d’elle. Entretemps, une camarade de classe de Giulia a ouvert un groupe privé nommé « Tu te trouveras toujours pour toujours du même côté ». Ce groupe rassemble les amis, la famille, les collègues et les camarades de classe de Giulia. Laura se sent moins seule, ils sont désormais nombreux à être proche d’elle. Plus le temps passe, moins elle ne peut s’en passer. 

C'est devenu une dépendance dangereuse à laquelle elle a dû consacrer tout son temps. La gestion du bar ainsi que de ses autres activités, sont devenues inconciliables.

Ces deux pages, ainsi que le compte personnel et privé de Giulia sont l’espace où Laura œuvre chaque jour, où elle écrit en s’adressant à sa fille, où elle renvoie la prise de conscience relative à la perte. C’est une forme de désocialisation du deuil, c’est le cimetière virtuel où la thanatologie devient « thanatotechnologie ».

Une année s’était écoulée. Le 9 mai 2011 Laura trouva sur son compte une notification inattendue, Facebook – très ponctuel – lui rappella que c’était l’anniversaire de sa fille. « Écris sur le mur de Giulia ». Ce message ne peut pas se désactiver. Giulia n’est plus là mais son compte est vivant, il grandit, il se met à jour. Il se fait entendre comme le fourmillement de laterminaison d'une artère amputée, comme le mouvements schizophrène de la queue d'un lézard qui repousse. C’est un prolongement de Giulia, c’est le lieu où « on vit connecté » et interfère avec des « morts connectés ».

Le vide normatif et le droit à l'oubli

Sur Facebook près de 3 millions de comptes appartiennent à des personnes disparues. Le 12 avril 2015, l’entreprise de Zuckenberg a finalement introduit une nouvelle fonction qui permet aux utilisateurs de choisir un contact, un proche ou un ami, qui pourra légalement gérer leur compte au moment où ils ne seront plus de ce monde.  « Lorsque quelqu’un nous signalera la mort d’une personne, lit-on sur le site, un "compte commémoratif" sera activé et le contact signalé pourra écrire un message d’adieu qui sera posté sur la partie supérieure du mur, répondre aux demande d’amis, mettre à jour l’image de profil ou masquer d’éventuelles photos. Le contact ne sera cependant pas en mesure de se connecter à ce compte ni de lire les messages privés. »  

Un secteur encore vide du point de vue normatif et de celui concernant l’héritage numérique, en tant qu'ensemble de données que l’utilisateur a chargé en ligne : soit sa propriété intellectuelle. Qui devra prendre en charge ces informations ? Le problème devient crucial du moment où des conflits se créent entre les membres d’une même famille. Si la veuve voulait éliminer le compte de son mari alors que sa belle-mère ne voulait pas s’en séparer, on pourrait essayer de résoudre le problème en appliquant les critères qui réglementent le transfert de l’héritage, comme le prévoit la loi de succession légitime italienne. Mais si la plateforme sur laquelle sont chargées les données du défunt se trouvait en Californie ? Ou en Irlande ? Ou en Suisse ? Quelles lois devrions-nous appliquer ? Certains tentent de proposer des solutions comme celle d’une localisation du droit d’internet ou du choix d’un mandataire post-mortem pour les questions numériques. Dans l’état actuel des choses, il n’y a pas encore de réponse claire à ces questions.

Que font les autres sites internet ?

Le problème ne concerne évidemment pas seulement Facebook : toutes les plateformes sont en train d’adopter des procédures spécifiques. Twitter désactive automatiquement le compte au bout de 6 mois d’inactivité, LinkedIn aussi mais uniquement si quelqu’un signale la mort d’un utilisateur. Google a créé la fonction « gestion de compte inactif », cette fonction permet aux utilisateurs de valider des parties de données de leur compte ou d’informer quelqu’un si leur compte n’est pas actif depuis une période de temps déterminée.

Si l’utilisateur meurt, la personne qu’il a indiqué recevra un mail de ce type :

« Mario Rossi (mario.rossi@gmail.com) a demandé à Google de vous envoyer automatiquement ce message suite à l’interruption de l’utilisation de son compte.

Mario Rossi vous autorise à accéder aux données suivantes du compte.

Blogger

Gmail

Picasa Web Album

YouTube

Téléchargez ici les données de Mario.

Cordialement,

Google. »