Terry Davis: pour moins de grandiloquence et plus d’actions concrètes au Conseil de l’Europe

Article publié le 26 août 2009
Article publié le 26 août 2009
Conseil de l'Europe Par Marie Krpata Quatrième Université d’été au Conseil de l’Europe. Du 6 au 10 juillet dernier, des jeunes venus des pays de l'Europe de l'Est et des Balkans arpentent les couloirs de cette institution, croisant sur leur chemin les bustes d’Alcide de Gaspari, de Denis de Rougemont, de Robert Schuman et de Konrad Adenauer.
L’appareil photo n’est jamais loin quand il s’agit de se prendre en photo dans l’hémicycle avec ses camarades. Toujours très prisé, le cliché pris depuis le pupitre qu’occupent les invités émérites pour leurs discours devant les députés, comme José Luis Rodriguez Zapatero lors de la session de printemps du Conseil de l’Europe ou encore le président croate Stjepan Mesi? dans le cadre de l’Université d’été.

"On ne naît pas démocrate, on le devient"

Une ambiance particulière règne au Conseil de l'Europe pendant cette semaine hors du commun : les interprètes traduisent en russe, français et anglais. Pas d’espagnol, pas d’italien. Pour l’occasion, 600 étudiants des Ecoles d'études politiques du Conseil de l'Europe représentant 16 pays se sont réunis dans l’enceinte du Conseil de l’Europe. "Les e?coles d’e?tudes politiques du Conseil de l’Europe, ont pour ambition de former de nouvelles ge?ne?rations de responsables politiques, e?conomiques, sociaux et culturels dans les pays en transition. Elles ope?rent sous la forme de cycles annuels de se?minaires et confe?rences portant sur des the?mes comme l’inte?gration europe?enne, la de?mocratie, les droits de l’Homme et l’Etat de droit auxquels participent des experts nationaux et internationaux." (définition officielle du Conseil de l'Europe). Terry Davis, Secrétaire général de l’organisation internationale, les accueille en précisant : « Ni une École d’Études politiques du Conseil de l’Europe, ni l’Université d’été pour la démocratie ne vous donneront un ticket pour le leadership et le pouvoir, mais elles vous permettront d’acquérir les aptitudes, l’expérience, les contacts et la connaissance, les valeurs démocratiques, les normes et les principes qui vous aideront à réaliser vos ambitions. C’est là toute la mission de ce programme. »

« On ne nait pas démocrate, on le devient », voilà une phrase qu’on entend souvent lors de cette Université d’été. C’est en effet la démocratie qui chapeaute ce rassemblement annuel. Et l’objectif incontesté de tous les participants, d'où qu'ils viennent, est de parvenir à rendre leur Etat d’origine plus démocratique. La démocratie est un terme fourre-tout, il faut bien l’avouer… Et pourtant Terry Davis lors de son dernier discours en tant que Secrétaire général du Conseil de l’Europe affirme : « The Council of Europe should be a workshop and not a talkshop » (ce qu’on peut traduire par : « Le Conseil de l’Europe ne peut se contenter d’être une plateforme des grands mots et des idéaux, mais doit veiller à la mise en œuvre concrète des objectifs qui y sont discutés »). C’est ainsi que la démocratie est mise en lien avec des sujets d’actualité : le terrorisme, la crise économique et financière, et les menaces qui pèsent sur l’environnement. Des journalistes, des représentants d’entreprises, des ONG et des hommes politiques ont adressé la parole aux jeunes étudiants, professeurs et directeurs d’universités européennes des capitales des Etats orientaux du Conseil de l’Europe. S’ensuivent des échanges visant à étayer l’expérience de chacun selon ses origines culturelles et politiques.

Mettre les pays d'Europe de l'est au centre de la réflexion

Catherine Lalumière, Présidente de l'Association européenne des Ecoles d'études politique et ancienne Secrétaire générale au Conseil de l’Europe, est intervenue dans le discours d'ouverture de cette université d'été. «C'est une magnifique occasion de réfléchir ensemble sur l’état actuel des valeurs que nous considérons comme fondamentales : la démocratie, les droits de l’Homme, l’Etat de droit. »

Elle revient sur l’antagonisme Est-Ouest de la guerre froide et sur le rôle du Conseil de l’Europe pour l’estomper vingt ans après. Pour Lalumière, Staline avait vite compris que le Conseil de l’Europe était son « ennemi ». Même s’il n’avait aucune force militaire, « la force des idées » pouvait constituer une menace sérieuse. Et c’est ainsi qu’elle raconte que Mikhail Gorbatchev, « le numéro un de l’Union soviétique », s’est rendu au Conseil de l’Europe le 6 juillet 1989, alors qu’elle-même était Secrétaire général de cette organisation. Elle y a rencontré un dirigeant « paisible, serein, la main tendue » qui a séduit son auditoire. Il se faisait l’ambassadeur de la Perestroïka , évoquant même le projet d’une « maison commune européenne dans laquelle l’Union soviétique tiendrait toute sa place ». Cependant, il ne fallait pas s’y tromper, Gorbatchev n’envisageait ni l’effondrement de l’Union soviétique ni la révolution dans les pays satellites de la même Union. Il ne faisait qu’envisager « des réformes, des aménagements du système ». Pour Catherine Lalumière la dislocation de l’Union soviétique est un moment d'autant plus décisif dans l’histoire qu'il était inattendu et qu'il marque la « soif de liberté ». Elle déplore cependant l’attitude hautaine des gouvernements occidentaux, Etats-Unis et Europe en tête. Si des réformes économiques et politiques s’imposaient au vu du contexte, une certaine « modestie » dans la manière d’aborder les anciens Etats communistes aurait été appropriée. Or, on a dicté une manière de penser occidentale « sans finesse, en ne tenant pas suffisamment compte de l’état des populations concernées, de leur mentalité, de leurs habitudes, et de leurs appréhensions devant ce qui les bouleversait. Le libéralisme pur et dur de l’école de Chicago appliqué sans nuance et sans ménagement ne pouvait que créer des problèmes dans des pays pas du tout préparés. » Lalumière évoque l’ « auto-satisfaction » d’être dans le camp des vainqueurs, l’ « arrogance » et le « manque de psychologie » à l’égard des pays de l’Europe centrale et orientale. Une Europe centrale et orientale qui est aujourd’hui l’invitée du Conseil de l’Europe dans le cadre de l’Université d’été avec ses jeunes ressortissants qui empruntent les pas de Mikhail Gorbatchev vingt ans plus tard. Ils sont l’espoir de leur pays, l’espoir du changement.

L’Université d’été du Conseil de l’Europe doit justement viser à ce que l’avis de ces pays soit pris en compte. D’après Erhard Busek, ancien vice-président d’Autriche, les Européens de l’Est se sentent trop souvent comme des « Européens de deuxième classe. »

Il fallait remédier à cela en créant une plateforme sur laquelle pouvaient intervenir les ressortissants de ces pays. L’Université d’été, pour une fois, les met au centre de la logique et de la réflexion. L’Europe occidentale se sent responsable du sort de l’Europe orientale qui est trop peu prise en compte par l’Union européenne. C’est alors au Conseil de l’Europe, communauté plus large et regroupant bien plus que les « 12 nouveaux pays » de l’Union européenne, d’agir en la matière.

Catherine Lalumière clôt son discours par ces mots : « Lorsque je revois en pensée la visite de Gorbatchev, je vois ce qu’il s’est fait en 20 ans : des progrès et des insuffisances, des erreurs et beaucoup d’orgueil. Le chantier reste immense pour les étudiants d’études politiques. » Et en s’adressant à ces étudiants : « Vous avez incontestablement pour le présent et l’avenir en vos mains d’énormes responsabilités. »

Au regard du spectacle de l’Université d’été du Conseil de l’Europe, il faut se demander si l’événement n’est que poudre aux yeux ou si il a permis de faire émerger une véritable réflexion. L’événement a quelque chose de mondain, et on peut craindre qu’il ne vise qu’à former et ouvrir un réseau social à une élite qui vivra loin des préoccupations de sa base. Catherine Lalumière en tous les cas souhaite « plus d’équilibre » et une société « moins matérialiste ». « La préoccupation dominante matérialiste doit donner plus de place à une société spiritualiste. Le Conseil de l’Europe a vraiment un rôle à jouer dans ce débat », conclut-elle confiante.