TEDx Brussels : les conséquences de l'innovation sur le marché du travail 

Article publié le 4 décembre 2014
Article publié le 4 décembre 2014

Cette année, le thème de TEDx Brussels était "The territory and the map", engendrant de nombreux débats sur comment la technologie peut changer des paradigmes actuels. Au niveau économique, Christopher Pissarides, prix Nobel d'économie en 2010, souligne la nécessité d'adapter le marché du travail aux avancées technologiques. 

Au Bozar, la pause de midi est terminée. Les participants du TEDx Brussels reprennent leurs sièges et attendent avec impatience la suite des événements. Apparaît sur la scène Vincent Bruneau. Magicien populaire, il explique, entre deux tours, comment il mêle son art à la technologie. Vers la fin de son numéro, il se place derrière un écran diffusant une vidéo de lui. Son image débite sa relation à la magie. L’illusion est parfaite : on croirait qu’il est rentré dans l’écran. Et soudain, alors que les spectateurs ont leur attention pendue à son image, un son de clarinette rompt l’inertie ambiante. Des têtes se retournent, des rires éclatent. Vincent Bruneau défile et répand une mélodie malicieuse entre les rangs.

Par leurs discours et leurs sciences, les autres orateurs ont le même effet sur les spectateurs. Les sujets construits autour du thème principal de cette année, « The territory and the map », proposent de changer cette carte, de perturber les territoires établis, d’aller au-delà des sentiers battus. Gerd Leonhard nous parle du paradoxe entre la vitesse exponentielle de la technologie et l’allure très linéaire de l’éthique ; Tristan Harris met en exergue le rôle du design dans la relation entre l’humain et la technologie ; Cameron Smith nous expose son propre costume de cosmonaute, identique à celui de la Nasa et cent fois moins cher que celui-ci. À quelques exceptions près, la technologie et son rapport avec l’Homme sont présents dans chaque discours. L’agitation des cartes arriverait nécessairement avec la technologie et, surtout, apporterait de la confusion entre celle-ci et l’Homme.

L’innovation est-elle bénéfique à l’Homme ?

La réponse des orateurs est oui, si elle est utilisée avec précaution et intelligence. Arrive une autre question sur la scène : l'innovation est-elle créatrice d'emploi ? En ces temps de disette économique et d’éternels discours politiques, le mot revient souvent comme un rempart contre les compétiteurs féroces, une économie stagnante, si pas déclinante, et la perte de l’aura européenne, autrefois lumineuse, aujourd’hui affaissée.

Christopher Pissarides, prix Nobel d’économie en 2010 et spécialiste du marché de l’emploi, met en garde contre « the aggregation fallacy », ou l’erreur d’agrégation accompagnant le rôle de l’innovation dans l’économie. Celle-ci est à la fois créatrice et destructrice de jobs. L’exemple le plus frappant est celui d’Amazon. Si l’entreprise a créé énormément de jobs ces dernières années, elle en a également détruit au sein des librairies. Plus généralement, ces dernières années, le taux d’emploi rattaché aux secteurs industriels et commerciaux a baissé alors que celui des secteurs des services (soins de santé, éducation, etc) a augmenté. Le même phénomène est observable dans tous les pays occidentaux.

Alors que, dans de nombreux pays européens, les jeunes descendent dans la rue pour réclamer du travail, la question est cruciale. La récession est souvent pointée du doigt. Or, le taux élevé de chômage auprès des jeunes est un problème structurel qui ne découle pas uniquement de la crise économique. Les recommandations de Christopher Pissarides partent d’un constat majeur : le secteur industriel n’est plus créateur d’emplois. Ces secteurs innovants, utilisant la technologie comme un composant majeur de leur productivité, devront employer de moins en moins de personnes au vu des grandes avancées technologiques. À côté de cela, les secteurs dits « labour-intensive », dont la composition est essentiellement constituée de travail humain, auront besoin d’embaucher face à la demande grandissante des foyers. En effet, ceux-ci profiteront directement de la hausse de productivité et, de ce fait, de plus de temps de loisirs. 

À travers sa théorie, Christopher Pissarides rejette complètement l’enthousiasme ambiant autour d’une réindustrialisation de l’Europe. L’industrie, secteur technologique, n’emploiera pas suffisamment de personnes et ne donnera pas le redémarrage espéré à l’économie européenne. Il propose plusieurs solutions à appliquer au niveau européen. La première, la plus importante, serait de subsidier les stages pour les jeunes dans les entreprises. La deuxième impliquerait la libéralisation complète des services. Il estime également que de plus hauts salaires dans les secteurs de la santé et de l’éducation seraient nécessaires afin d’attirer les hauts profils. Sa quatrième recommandation est de supprimer les taxes pour les salaires inférieurs à un certain montant. Finalement, il faudrait redéfinir l’éducation. Certaines matières sont devenues obsolètes dans le nouvel environnement économique. Pour que ce « mismatch », tenu pour responsable du chômage chez les jeunes, s’amoindrisse, il faudrait moderniser la matière, y inclure des thèmes tels que le changement climatique, l’environnement et, surtout, la communication et la gestion des relations avec les autres. Dans un marché de l’emploi majoritairement axé vers les services, ces derniers seront primordiaux à la formation des générations futures.

Ces mesures ne peuvent pas se faire aussi rapidement qu’un tour de magie. Elles demandent que l’emploi des jeunes devienne une priorité des gouvernements. Des mesures politiques et des budgets alloués adéquats ne pourront être mis en place que lorsque le coût à long terme du taux de chômage élevé chez les jeunes sera justement considéré.

L’innovation est un grand mot englobant de multiples causes et conséquences souvent hors de portée de la compréhension humaine. Il perturbe les schémas mis en place et nous devons nous adapter à un rythme plus lent que cette transformation des paradigmes. Ce décalage peut avoir des répercussions importantes, notamment dans l’économie où éducation et emploi se distancient progressivement, entraînant un chômage massif et une croissance latente. Il est temps qu'à tout niveau, une prise de conscience se fasse et que des mesures de long terme soient mises en place. Un tour de passe-passe ne suffira bientôt plus à faire dévier l’attention du public.