Tamer Abu Ghazaleh, rencontre du troisième type

Article publié le 16 novembre 2016
Article publié le 16 novembre 2016

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Partagé entre la sortie de son troisième album « Thulth » et un engagement sans faille pour la scène alternative du Moyen-Orient, Tamer Abu Ghazaleh est devenu en quelques mois le « nouveau leader de la scène arabe indépendante ». On a voulu en savoir plus sur le chanteur, poète et producteur palestinien qui fait bouger les lignes.

Le troisième album de Tamer Abu Ghazaleh est un condensé de ses meilleures chansons écrites sur ces dix dernières années. « Thulth », qui signifie « troisième » en arabe c’est aussi une histoire de tiers : écrit l’année de ses trente ans, l’album se compose de 9 chansons qu’il regroupe en trois parties différentes. Mais derrière ces symboliques tryptiques, c’est une grande richesse sonore qui se déploie rien que pour nos petites oreilles. Un mix assez étonnant de sonorités orientales sur des rythmes rock où l’oud, sorte de guitare du Moyen-Orient, côtoie naturellement guitare électrique, batterie et synthé. C’est à ce genre de mélange inattendu que Tamer Abu Ghazaleh doit aujourd’hui son statut de « nouveau leader de la scène indépendante arabe ».

Il faut dire que dès son plus jeune âge, le futur chanteur est plongé dans un univers musical et intellectuel où se côtoie des styles très différents, allant des musiques classiques qu’écoute son père à Metallica, groupe préféré de son frère. « J’entendais autant de musique classique que de rock, de punk, de reggae ou de tambourins turcs, donc je pense que ça s’est mixé naturellement… » nous explique-t-il.

Tranquillement assis à la terrasse d’un café, les yeux à demi clos profitant des doux rayons de soleil de cette journée de novembre, lorsqu’on le questionne sur son nouveau titre de leader, sa réponse se fait courte et sereine, témoignant d’une certaine distance sur la chose : « Je suis content oui, mais je n’ai pas grand-chose d’autre à dire sur ça ». La grosse tête, très peu pour lui.

L’enfant prodige

Serait-ce peut-être parce que pour Tamer Abu Ghazaleh, le succès ne date pas d’hier ? Né en 1986 de parents palestiniens exilés au Caire, ses débuts musicaux remontent à son plus jeune âge, sortant son premier tube à 5 ans ! Alors enfant de chœur dans la choral de sa mère, il décide un jour de pousser la chansonnette… seul : « La chanson provenait d’un poème palestinien classique, un jour je ne sais pas pourquoi j’ai commencé à la chanter seul dans la choral et quand ils ont enregistré l’album c’est celle-là qu’ils ont gardé. » La chanson qu’il interprète s’appelle  Ma Fi Khol  (« pas peur » en français) et fait référence à la première Intifada qui secoue à ce moment-là la Palestine. Si elle est peu diffusée au Caire où vit Tamer, elle devient la chanson emblématique des manifestations palestiniennes.

Et pas de problème pour lui à ce que dans le clip son visage de jeune premier côtoie des images violentes des soulèvements, voire même de morts. Aucun traumatisme donc, si ce n’est un engagement politique très présent. Toute cette histoire, il ne la découvrira que huit ans plus tard, une fois qu’il revient à Ramallah pour intégrer le Conservatoire National de musique (aujourd’hui Conservatoire Edward Saïd) « Mes collègues m’ont dit « mais oui on connait cette chanson on l’a beaucoup chanté ! » et je leur ai répondu « Quoi ? Pourquoi ? Comment ? » (rires) j’étais très surpris mais en même temps assez heureux évidemment. » nous raconte-t-il amusé.

Poète classique mais punk dans l’âme

Au Conservatoire, il apprend l’oud qui deviendra son instrument principal et travaille beaucoup la poésie classique. « Je suis un insecte, non pas fabriqué en Egypte, de la contrefaçon. Je me noie dans l’eau boueuse, si vous le permettez. Mais pourquoi est-ce que je sonne tellement Egyptien, moi qui suis Palestinien ? », c’est ainsi que Tamer Abu Ghazaleh évoque le sentiment d’appartenance dans la chanson « El Balla’at » qui signifie « bouche d’égout ». La poésie est partout, tout le temps avec lui. Six des neuf chansons qui composent « Thulth » proviennent de poèmes classiques. Mais là encore, il s’agit de mixer la culture classique de la poésie avec des rythmes plus expérimentaux : « Ce qui est bizarre [dans mon travail] c’est que les mots ne sont pas traités correctement, les paroles sont juste modelées dans une musique beaucoup plus punk et agressive. »

Il semblerait que le musicien ait bien réussi à mettre en pratique l’un des enseignements du Conservatoire : « Je pense que la chose la plus importante que j’ai appris c’est de trouver dans la musique ce qui est vraiment personnel, ce lien qui la transforme en véritable expression singulière.» Tamer n’est pas encore finit sa formation qu’il a déjà un album au compteur, « Janayen El Ghona » qui regroupe les musiques qu’il a écrit entre ses 5 et 15 ans.

« Le seul moyen c’est de créer notre propre industrie »

Quatre ans plus tard, entre les bombardements et les couvre-feux de la Seconde Intifada, Tamer Abu Ghazaleh réussi à composer un deuxième album. Résolument plus moderne et expérimental, certains morceaux intègrent des sonorités purement électroniques, comme Sokoot, interprété avec les musiciens Rabea Jubran et Muqata’a.

Mais au moment de sortir l’album, Tamer est confronté à un problème de taille : « Quand je suis allé démarcher les maisons de disques pour la sortie de mon deuxième album, personne n’en voulait parce qu'elles ne diffusaient que de la musique commerciale et mainstream. Il n’existait aucune institution ou organisation souhaitant travailler avec des artistes alternatifs qui feraient quelque chose d’un peu expérimental. J’ai fait quelques recherches sur comment marchait l’industrie du disque ici et j’ai fini par me dire que le seul moyen c’était de créer notre propre industrie. »

En 2007, il ouvre donc son « incubateur pour musiciens indépendants  », une plateforme internet qu'il nomme  eka3 pour « rythme » en arabe. Et puisque qu’à ce moment-là aucune des étapes de création n’existent en version « indépendante » dans le monde arabe, eka3 les assumera toutes ! « En tant que musicien, tu as besoin d’être produit, distribué, d’avoir de la promotion, de faire des concerts, l’idée c’était d’avoir une structure qui réunisse toutes ces étapes qui n’existent pas dans la région pour faciliter l’émergence des jeunes talents. » nous explique-t-il. A la fois label, agence de communication et de booking et magazine de musique, eka3 est un véritable couteau-suisse pour les artistes.

Hip-hop et noise en terre sainte

Résultat des courses, pratiquement dix ans après sa création eka3 semble être le maillon qui manquait à l’émergence d’une scène musicale indépendante dans le monde arabe. « Dix ans auparavant, tu faisais un concert d’artistes indépendants au Caire tu avais 150 personnes, aujourd’hui tu en as entre 5.000 et 6.000 ! » 

Moskatell, le label affilié d’eka3 produit notamment Halawella, premier album du duo libano-egytpien Zeid Hamdan et Maryam Saleh qui dépoussièrent la pop égyptienne à coup de synthétiseurs vintage. Il y a trois ans de ça, Moskatell sortait une compil de rap arabe sous-titré « initiative pour la prise de conscience » regroupant des artistes venus des scènes palestinienne, tunisienne, syrienne, égyptienne et libanaise. « Il y a une audience énorme, les gens écoutent des groupes de tous genre hip-hop, jazz, noise, expérimental, rock, tandis qu’avant c’était surtout de la pop commercial. » s'exclame le producteur.

Quel pourrait-être l’élément perturbateur à l’origine de ce changement ? D’après Tamer et contre toutes attentes, les Printemps Arabes de 2011 ont nourrit le processus : « Les événements de 2011 ont beaucoup aidé en amplifiant le phénomène et donc le nombre de spectateurs. Tout d’un coup les médias étaient intéressés par la jeune génération, la culture et la musique de cette population donc logiquement on entendait beaucoup plus de nouvelles musiques et la scène a grandi beaucoup plus vite. » 

Jamais à court de bons arguments et confiant en l'avenir, même le fait de vivre enttre l'Egypte et la Palestine, deux pays avec une forte instabilité politique, ne semble pas poser de problème pour Tamer, bien au contraire : « C’est toujours difficile en termes de stabilité financière mais en terme d’activité ou de collaborations et de projets que cela fait naître, c’est génial. »