Syrie : « L’Europe ne peut pas grand-chose »

Article publié le 6 juin 2012
Article publié le 6 juin 2012
Mudi Khallouf, né en Syrie et élevé en Italie, s’est enrichi en voyageant à travers l’Europe. De Bruxelles, il nous parle des causes de la nouvelle révolution syrienne.

cafebabel.com : Le monde a regardé abasourdi les images du massacre de Houla. Comment vois-tu évoluer la situation ?

Mudi Khallouf : Notre peuple est victime de toutes sortes de violence par les forces que commande le président Bachar al-Assad, et pour en mesurer toute l’horreur, il suffit de regarder les films qui paraissent sur YouTube. Les images sanglantes ont peu d’effet sur la position des diplomates étrangers, qui semblent accepter que soit opprimée une nation, laquelle après tant d'années, s’émancipe avec courage en se battant pour un avenir meilleur et une société qui soit moins pauvre et moins corrompue, par rapport à celle des générations précédentes. La démocratie ne viendra seulement qu’après la chute de la dictature et la fin de la mainmise alaouite sur la vie sociale, économique et politique. Est-ce que nous y arriverons ? Je ne le sais pas. L'histoire ne laisse pas de place à l'optimisme, et pour une estimation plus juste il faudrait pouvoir obtenir des informations directes. Or même mes parents, lorsqu’ils parlent au téléphone, sont très réticents, et ne parlent que de choses privées. Je pense qu'ils ont peur. Il faut espérer qu’après la mort de près de 15.000 civils (Mudi fait référence aux statistiques d’un site arabe, ndt) le monde entier s’engagera à trouver une solution pour arrêter ça.

cafebabel.com : La presse internationale a beaucoup insisté sur Asma al-Assad, l'épouse anglaise de Bachar al-Assad. En tant que syrien d'Europe, comment ressens-tu ça ?

Mudi Khallouf : Si vous essayez de faire une recherche sur la first Lady syrienne, vous ne trouverez que des informations positives. Par exemple, qu’elle a soutenu de nombreuses manifestations culturelles, qu’elle a reçu un doctorat honorifique en archéologie par l'Université La Sapienza de Rome, qu’elle a combattu et milité pour les droits des femmes et de leur éducation dans le monde arabe, ou encore qu’elle a contribué à la propagation de la culture, au développement de l'information etc. Cette image de la femme parfaite et attentive aux besoins de son peuple, s’est pourtant effacée d’un coup, remplacée par celle d'une première dame soutenant un régime totalitaire et assassin. Moi, comme d’ailleurs tous les Syriens, je ne peux qu’être indigné d’un côté, et de l’autre, me sentir « attrapé par le fond de la culotte ».

cafebabel.com : Tu es actif politiquement. Que penses-tu qu’il pourrait t’arriver si tu retournais en Syrie ?

Mudi Khallouf : Avec peu d’enthousiasme au début, mais vite de plus en plus convaincu, j’ai rejoint les nombreuses personnes - pas uniquement syriennes - qui se sont mobilisées pour rompre le silence international sur le massacre en Syrie. Nous avons crié « Libérez la Syrie » dans toutes les langues du monde, pour envoyer un message à ceux qui nous ignoraient. Si lutter pour le respect des droits fondamentaux de l’homme, en particulier dans son propre pays natal, est un acte politique, alors oui je confirme être actif politiquement. Je ne sais pas exactement ce qui pourrait m’arriver si j’étais en ce moment-même dans un aéroport en Syrie, et que la police venait à apprendre que je soutiens des idées libérales et contre le parti, le genre de critiques qu’autrefois mes amis en Syrie se refusaient d’entendre ou de commenter de peur d'être emprisonnés. À coup sûr, ils ne m’accueilleraient pas avec le sourire.

cafebabel.com : Que voudrais-tu voir changé dans ton pays natal ?

Mudi Khallouf : Je voudrais premièrement qu’on change ce gouvernement dictatorial, qu’il soit balayé comme cela s'est produit pour le fascisme et le nazisme, et ensuite que l’on programme des mesures pour l'ordre, l'industrialisation, la modernisation du pays. Dans la vie j'ai toujours essayé d'être optimiste et de saisir les côtés positifs de toutes situations. Ayant grandi dans une Europe où la vie quotidienne se caractérise principalement par la loi et l'ordre, chaque fois que je retourne en Syrie, pour y passer des vacances d'été, j’ai le sentiment de me retrouver dans un autre monde, où les gens acceptent la corruption et le désordre comme quelque chose de normal et d’inévitable. La révolution a éclaté subitement en Syrie, avant on ne manifestait pas, même si on manquait de services basiques comme l'eau et l'électricité.

cafebabel.com : Qu'est-ce l'Europe pourrait faire pour ton pays ?

Mudi Khallouf : L'Europe ne peut pas grand-chose, parce qu'elle est focalisée sur ses propres problèmes économiques, et parce que son poids politique en Syrie est insignifiant. Mais dans une Syrie libre, une aide européenne pourrait accélérer le développement des points forts du pays, qui ont été jusqu’à présent négligés, tels que le tourisme, l'agriculture et les énergies écologiques. La Syrie, comme en témoigne son histoire, a toujours été un réceptacle de cultures différentes, elle est donc toute disposée à intégrer de nouvelles contributions à son développement.

Photos : Une et Texte © Bibbi Abruzzini. Vidéo: euronews/YouTube