Syrie : le combat des médecins 

Article publié le 5 novembre 2013
Article publié le 5 novembre 2013

En Syrie les médecins se font rares et de nombreux hôpitaux n’existent plus. L’Organisation mondiale de la santé estime que le pays compte plus de 500 000 blessés. Les quelques médecins encore présents doivent faire face aux bombardements gouvernementaux et aux enlèvements par les islamistes. Voici la bataille menée par les médecins à la frontière de la Turquie et de la Syrie.

« Ici la terre est rouge comme en Syrie. Chez nous on dit que c’est à cause du sang qui y a été ré­pandu », mur­mure Ahmad pen­dant qu’il m’in­dique les champs la­bou­rés au pied des col­lines. Chauf­fés par le so­leil au­tom­nal, ils en­tourent la route qui mène à la fron­tière entre la Tur­quie et son pays.

Avant d’aper­ce­voir la douane, notre voi­ture double une file in­ter­mi­nable de ca­mions ayant une plaque d’im­ma­tri­cu­la­tion turque. Aucun d’entre eux ne se rend vrai­ment en Syrie. Ils y entrent juste pour quelques ki­lo­mètres, ils y dé­chargent leurs mar­chan­dises puis re­partent. Entre deux ca­mions, on aper­çoit un char armé en­core em­ballé, posé sur une re­morque. Sur la chaus­sée du côté op­posé, une fois passé la douane turque, une cen­taine de per­sonne trans­porte des ba­gages, des sacs en plas­tique et des tapis. Tout le monde se dé­pêche de char­ger ses af­faires dans des taxis ou dans la voi­ture des amis ou des proches qui les at­tendent ici, en Tur­quie. Ahmad leur de­mande où ils pensent aller. Cer­tains men­tionnent la Suède d'autres l’Al­le­magne, mais la ma­jo­rité d’entre eux s’ar­rê­tera dans un pre­mier temps en Tur­quie. Rey­hanli est la pre­mière ville qu’ils trou­ve­ront sur leur route. Si­tuée à peu de ki­lo­mètres de la Syrie, elle comp­tait au­pa­ra­vant 63 000 ha­bi­tants mais de­puis que la fron­tière a ex­plosé, et avec le flux constant de Sy­riens en fuite, la po­pu­la­tion a qua­si­ment dou­blé.

le der­nier des mé­de­cins

C’est ici que je fais la connais­sance d’Ah­mad, un pa­tho­lo­giste ar­rivé en Tur­quie de­puis quelques jours. C’est un homme de grande taille, vêtu d’une veste de sport, por­tant des lu­nettes de so­leil, et dont le smart­phone sonne toutes les 10 mi­nutes. Il fait des al­lers-re­tours dans sa ville, Homs, où le gou­ver­ne­ment d’Assad règne en­core en maître. « Ma mai­son a été bom­bar­dée, comme beau­coup d’autres. Homs est dé­sor­mais la ci­ta­delle d’As­sad et des alaouites-chiites, en fait il n’y a que les mai­sons sun­nites qui ont été dé­truites. » Ahmad conti­nue mal­gré tout d’être mé­de­cin à Homs, il fait la na­vette entre son pays en guerre et Rey­hanli où il en pro­fite pour s’ap­pro­vi­sion­ner en mé­di­ca­ments. Sa fa­mille reste en re­vanche en lieu sûr, en Tur­quie.

Près de 15 000 mé­de­cins ont été dé­bar­qués de Syrie de­puis que le conflit a com­mencé. Selon l’Or­ga­ni­sa­tion mon­diale de la santé, 55% des hô­pi­taux ont été en­dom­ma­gés ou dé­truits et 52% des am­bu­lances ne sont plus opé­ra­tion­nelles. Ahmad nous dit qu’« Homs compte 400 000 ha­bi­tants. Sa­vez-vous com­bien de mé­de­cins reste-il dé­sor­mais dans la ville ? Qua­torze et cha­cun d’entre eux est spé­cia­lisé dans un sec­teur pré­cis. Cer­tains sec­teurs ne sont pas très utiles lors­qu’il s’agit de soi­gner des vic­times de guerre, c’est-à-dire qua­si­ment tout le monde. Le mois der­nier j’ai dû don­ner quelques conseils pra­tiques à un char­pen­tier qui a dû  pra­ti­quer 5 ac­cou­che­ments par cé­sa­rienne ». Lorsque je de­mande à Ahmad s’il n’a ja­mais songé à par­tir en Eu­rope il me ré­pond que si. Il s’est déjà in­formé à ce sujet : on lui a de­mandé 30 000 euros pour par­tir clan­des­ti­ne­ment en Suède avec sa femme et sa fille. « En pas­sant par la mer ? » lui ai-je de­mandé. Ahmad me ré­pond avec un fou-rire spon­tané mais ner­veux : « Ex­cuse-moi mais je ne suis pas en­core si déses­péré que ça. Je sais que beau­coup de monde es­saye d’en­trer en Eu­rope en pas­sant par la mer. Mais il y a d’autres routes plus sûres. Mais plus chères. »

La terre de per­sonne

40 ki­lo­mètres plus à l’ouest je ren­contre le per­son­nel de Mé­de­cin sans fron­tière (Msf) : l’équipe com­po­sée d’Ita­liens, de Fran­çais, et d’Es­pa­gnols est en mis­sion près de la ville sy­rienne d’Idleb. Leur camp s’ap­pelle Fel­lini. Mais ils sont ac­tuel­le­ment blo­qués à An­tioche, en Tur­quie de­puis trois se­maines. « De­main matin, j'es­saie­rai pour la énième fois de convaincre le gou­ver­ne­ment turc de nous lais­ser en­trer en Syrie », me dit Loiq, le res­pon­sable de la mis­sion. Après l’ex­plo­sion d’une voi­ture pié­gée et l’en­lè­ve­ment de 6 membres de la Croix Rouge dans la ré­gion d’Id­leb, les au­to­ri­tés ont fermé la fron­tière aux Eu­ro­péens. Pen­dant qu’elle at­tend l’au­to­ri­sa­tion du gou­ver­ne­ment turc, l’équipe de Msf doit se conten­ter de co­or­don­ner ses col­la­bo­ra­teurs sy­riens au-delà de la fron­tière, par Skype. « C’est vrai­ment re­gret­table mais c’est le seul moyen que nous avons pour as­sis­ter les pa­tients », me dit Elisa, une psy­cho­logue ita­lienne. Pour le mo­ment l’équipe reste à An­tioche, où sans leur blouse, on les prend pour des tou­ristes. L’obs­té­tri­cienne fran­çaise est re­ve­nue ici après avoir passé quelques mois à Tou­louse. L’idée de fran­chir à nou­veau la fron­tière la rend ner­veuse. La si­tua­tion a changé de­puis la der­nière fois. « Dé­sor­mais, le pro­blème ne ré­side pas uni­que­ment dans le gou­ver­ne­ment d’As­sad, il y aussi les re­belles ex­tré­mistes comme Isis (Etat is­la­mique d’Irak et de la Syrie, ndlr), ve­nant d’autres pays mu­sul­mans. Ils com­battent pour la créa­tion d’un Etat is­la­miste, qui ne de­vrait ap­par­te­nir ni aux Sy­riens, ni aux re­belles de l'Armée sy­rienne libre, ces groupes n’aiment pas la façon dont Msf opère et cela com­plique énor­mé­ment les choses pour nous. La plu­part des Sy­riens se de­mandent qui nous sommes et ce que nous vou­lons. »

Le 16 sep­tembre 2013, 55 mé­de­cins ve­nant des quatre coins du monde ont pu­blié une lettre ou­verte au gou­ver­ne­ment sy­rien et à toutes les par­ties ar­mées im­pli­quées dans le conflit, et de­mandent l’ar­rêt des at­taques à l’en­contre du per­son­nel et des struc­tures mé­di­cales du ter­ri­toire sy­rien. Dans la lettre pu­bliée dans The Lan­cet, les mé­de­cins font al­lu­sion à la si­tua­tion ac­tuelle qui est « une des plus grandes ur­gences hu­ma­ni­taires mon­diales de­puis la fin de la Guerre Froide ».

Tan­dis que l’Eu­rope parle de l’in­ter­ven­tion mi­li­taire man­quée de l’Oc­ci­dent, Elisa m’écrit un mail d’An­tioche en me di­sant que le camp Fel­lini sera dé­fi­ni­ti­ve­ment fermé. C’est une double dé­faite pour les Sy­riens. Celle des com­bat­tants et celle des non com­bat­tants.

Voir : Do­cu­men­taire en an­glais sur la vil­lee d' Homs.

Cet article fait partie d'un dossier spécial consacré à la Syrie et édité par la rédaction. Retrouvez bientôt tous les articles concernant le sujet à la Une du magazine.