Sunderland : ville morose et mélo hilarant

Article publié le 27 février 2012
Publié par la communauté
Article publié le 27 février 2012
Par Amélie Mougey Une usine qui ferme. Une ancienne reine de beauté qui se retrouve sans un sou. Une petite sœur un peu autiste qui compte les fourmis. Une assistante sociale pète-sec qui menace de l'emmener. Un admirateur pataud qui reporte son amour inavoué sur un vieux poêle. Et une meilleure amie devenue experte en téléphone rose...
Relevés par une poignée d'acteurs excellents, tous les ingrédients d'une très bonne pièce sont là, dans ces personnages hauts en couleur. Il ne reste plus qu'à mélanger.

Sunderland, la ville, c'est ce genre d'endroit où, quand on y est pas né, on ne voit pas très bien pourquoi y mettre les pieds. Une cité industrielle sous le ciel gris du nord de l'Angleterre où rien ne pousse à s'installer. Où la seule fierté c'est « 24 cons qu'on a puni avec un ballon et qu'ont pas le droit de picoler avec les autres dans les tribunes. »

Sunderland, la pièce, c'est l'histoire de ces gens qui, bien malgré eux, sont nés là-bas, dans les quartiers ouvriers de la ville. C'est l'histoire de Ruby (Constance Dollé) et Sally (Elodie Navarre), deux jeunes femmes aux verbe et talons hauts, de leur collocation et de leurs galères. 

La faute à ces maudits «  bouffeurs de grenouilles »

 Et les galères, elles connaissent. Surtout depuis que la grippe aviaire a fait fermer l'usine de poulet où elles travaillaient. La faute à ces maudits « bouffeurs de grenouilles » : les Français qui, inquiets, ont arrêté d'acheter les poulets made in UK. Ruby et Sally se retrouvent donc dans la panade, sans job et sans argent, mais pas découragées pour autant. Ruby, elle, a trouvé dans les fantasmes inassouvis des hommes un nouveau filon. Le téléphone rose c'est son affaire. Elle s'habille sexy car, même si elle ne comprendra jamais comment, au bout du fil la profondeur de son décolleté s'entend. Pour Sally, qui doit s'occuper de sa petite sœur, c'est plus compliqué. Toujours pas l'ombre d'un boulot à l'horizon et l'assistante sociale, engoncée dans son tailleur pied-de-poule, qui revient à la charge pour emmener Jill (Léopoldine Serre) dans un centre spécialisé. Car depuis la mort de sa mère, l'adolescente est perturbée. Agoraphobe et surdouée, dans le quartier beaucoup l'appellent « la toquée ». Et ce ne sont ni les orgasmes chronométrés de Ruby, ni l'espoir de voir Jill trouver les bons chiffres du loto qui suscitent la clémence des services sociaux. Pas plus que celle du très sérieux médecin de Jill, lui-même suivit à l'heure du déjeuner par les soins personnalisés de Ruby. Les trois filles vont donc devoir faire preuve d'inventivité.

Les filles parlent cru, les hommes sont bourrus

Dans un pays où « ça fait quarante ans qu'il pleut », et où les personnages ont l'impression d'être « nés dans une machine à laver », les tenues aguicheuses et les mots bien sentis de Ruby et Sally sont la pour mettre de la gaité. Beaucoup de gaité. Car Sunderland, la pièce, c'est surtout un humour décapant. Comme dans un film de Ken Loach, on plonge dans les classes populaires britanniques avec sensibilité, sans jamais glisser vers le misérabilisme ou la condescendance. Dans cette deuxième pièce, récompensée par le prix Beaumarchais, le jeune réalisateur français, Clément Koch, joue avec les clichés pour mieux les dépasser. Il frôle la caricature sans s'y laisser aller. Et c'est là toute la réussite. Oui, à Sunderland les filles parlent avec des mots crus, portent des jupes très courtes, boivent leur bière au goulot et fument beaucoup. Oui, à Sunderland, les hommes sont  bourrus, peinent à parler d'autre chose que foot et peuvent lancer à un couple gai de passage dans le coin, « y en a beaucoup des comme vous à Londres ? Parce qu'ici on en a pas », avec un naturel déconcertant.

Un texte, une mise en scène et des acteurs percutants

Mais si le raffinement et la délicatesse ne sont pas toujours de la partie, les bons mots et les idées fusent. Si bien qu'au détour d'une petite annonce, un projet un peu fou surgit. Et avec lui, une série de rebondissements emporte le spectateur de surprises en éclats de rire. Car la mise en scène de Stéphane Hillel, les dialogues comme les acteurs sont percutants. Et c'est dans un décor très réussi que tous œuvrent en symbiose pour garder le suspens de ce mélodrame entier et entrainer le spectateur là où il ne serait sans doute jamais allé : à Sunderland, très loin des beaux quartiers.

Infos pratiques:

 Sunderland de Clément Koch, mise en scène de Stéphane Hillel, avec Elodie Navarre, Constance Dollé, Léopoldine Serre, Vincent Deniard , Vincent Nemeth…

Au Petit Théâtre de Paris jusqu'au 18 mars. Du mardi au samedi à 21h, samedi à 17h, dimanche à 15h. (Durée : 1 h 40)