Stupeur à Bologne, après un 19 mars doux-amer.

Article publié le 20 avril 2002
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Article publié le 20 avril 2002

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Témoignage émouvant sur le meurtre de Marco Biagi, conseiller de lactuel ministre du travail en Italie, assassiné devant la porte de sa maison, à Bologne.

Le 19 mars, cest la fête des pères. Cest aussi lanniversaire de mon père. Nous passons la matinée tranquillement : pour fêter loccasion, ma famille est partie déjeuner au bord de la mer. Avant, je lui achète un cadeau que nous lui offrirons ma mère et moi. Bien que cela ne me ressemble pas, je dois dire que je suis heureux car nous avons passé depuis deux jours de bons moments ensemble.

Songe d'une nuit de printemps...

Laprès-midi se passe paresseusement, la brise rafraîchissant la douceur de ce début de printemps. Celle-ci souffle fort et nous taquine. Le vent sengouffre parfois dans mes cheveux longs et les emmêle.

Vient le soir ; jassiste avec plusieurs amis à une conférence très intéressante. Il est neuf heures. Jessaye dapprendre de nouvelles choses car je suis curieux de nature. Voilà un des rares traits de mon caractère dont je suis certain à 24 ans.

Vers 11 heures, nous quittons la conférence et nous discutons de nos projets pour la soirée. Comme chaque jour, le souffle toscan mélectrise. A ce moment, je reçois la première nouvelle de lévénement sous la forme dun SMS que ma envoyé une amie : « Cours Via dellInferno, mécrit-elle, un conseiller de M. Maroni, le ministre du travail, vient dêtre assassiné. » Jy cours donc.

Je crois dabord à une mauvaise blague. Tout est tranquille dans la rue. Comme tous les mardis à 11 heures du soir, les bars sont bondés. Les amoureux se promènent, les bicyclettes déguingandées des étudiants se frayent un chemin à toute allure sous les arcades entre les voitures garées et les immeubles. Je me permets même de me moquer du message. Jusquà ce que jarrive près de la Via dellInferno, dans le quartier juif.

Douloureux réveil

La partie ancienne de Bologne est comme une très vieille toile daraignée, dont les ruelles et les boyaux senchevêtrent et sarticulent entre arcades et trottoirs. Les lumières orangeâtres des réverbères se reflètent étrangement sur les murs.

Le décor qui se présente à moi ici, est différent et je comprends alors la véracité de la nouvelle, la gravité de lévènement et le sérieux du message. Plus de deux cents personnes, un bataillon de journalistes, de caméramans, et des curieux, de nombreux curieux, principalement des étudiants parmi lesquels je reconnais de nombreux visages, des Bolonais se pressent dans une rue étroite en pente douce. Des agents de police en bloquent en partie laccès.

Je suis dabord frappé par latmosphère qui règne. Jai limpression davoir été catapulté dans un film des années 60, à cause certainement des vêtements des étudiants. La vue des gens autour de moi fait ressurgir une bribe de mon passé : jai limpression dêtre de retour à lécole primaire. Un des petits a fait une bêtise, et tous les autres se taisent ou chuchotent entre eux, se lancent des coups dil furtifs, avec angoisse. Sans que lon sache très bien ni qui est le coupable ni ce qui sest passé, il y a la certitude quun événement a eu lieu. Le moment des explications avec la maîtresse viendra de toutes façons.

Cauchemar des années 70...

Je cours vers lendroit où je voit les journalistes : ils sont toujours placés au plus près des faits et cest le cas. Je regarde la ruelle barrée : cest le lieu du crime, si jose employer ce cliché. Des policiers en civil, des experts, des inspecteurs sy pressent. On dirait des fourmis affolées autour dun portail à demi ouvert. Un sac en cuir noir gît sur la première marche, sans doute celui de la victime. Je vois des taches de sang à lextérieurs du portail. De nombreuses plaquettes blanches avec des lettres noires sont placées sur le sol pour indiquer lemplacement de preuves je suppose. On voit les mêmes dans les films. En cette fête des pères, il y a deux heures, un père qui rentrait chez lui après son travail comme tant dautres, a été assassiné devant la porte de sa maison. Ses meurtriers lui en voulaient justement à cause de son travail. Il était lun des plus grands experts italien du droit du travail. Il était conseiller de lactuel ministre du travail, M. Maroni. Il était favorable à une réforme que beaucoup soutenaient et à laquelle de nombreux autres faisaient obstacle.

Il laisse derrière lui une femme et deux enfants qui lattendaient pour fêter avec lui ce jour. Il sappelait Marco Biagi. Cest tout ce que je sais.