Stéphane Guillon et Didier Porte : virés de rire

Article publié le 9 juillet 2010
Article publié le 9 juillet 2010
Si on scelle la bouche de certains, d’autres parleront pour eux. C’est ce qui s’est passé le 1er juillet devant la Maison de la Radio à Paris, où des auditeurs déçus et des salariés de France Inter exaspérés ont manifesté contre le licenciement des humoristes Stéphane Guillon et Didier Porte.
Les deux humoristes satiriques se sont montrés exceptionnellement taciturnes ce jour là, alors qu’une bande adhésive imaginaire masquait leur bouche. C’est pourquoi d’autres parlent pour eux, pour la liberté d’expression et pour une radio affranchie de l’influence du Président de la République.

L’ambiance était torride ce 1er juillet à 18 heures devant la Maison de la Radio à Paris, et cela ne tenait pas uniquement aux 36 degrés affichés par le thermomètre. Acclamés comme des stars de brit-pop, Stéphane Guillon et Didier Porte se sont frayés un passage à travers la foule jusqu’à la petite scène emménagée devant un camion. Sous prétexte d’humour exagéré et déplacé pour une matinale, les contrats de Guillon et de Porte ne seront pas reconduits. Que se passe-t-il ?

France Inter, l'indifférence !

Guillon et Porte viennent d'être sacrifiés sur l'autel de décence et du serieux de l'information.

Depuis peu Stéphane Guillon prenait son premier café à 7h55 et sa chronique sur France Inter apportait un peu de cynisme dans la journée des français. Cinq minutes durant, l’humoriste prenait pour cible les politiciens français comme ses supérieurs hiérarchiques, le PDG de Radio France, Jean-Luc Hees et Philippe Val, directeur de France Inter et proche de Carla Bruni-Sarkozy. En mars dernier, M. Guillon comparait le ministre de l’immigration, de l’intégration et de l’identité nationale, Eric Besson, au Mata Hari de la politique française. Et présente l’ex-socialiste en « traitre », indirectement responsable des voix glanées par le Front National (Besson était avant au parti socialiste, aujourd’hui il est Secrétaire général adjoint du parti de la majorité, UMP). On reproche avant tout à M. Guillon d’avoir peint l’œil de fouine et le menton « fuyant » de M. Besson. Le même jour ce dernier entrait dans les studios de France Inter. Quelques temps après, Jean-Luc Hees se fendait d’excuses publiques.

« Hees est un ami. Val aide Carlita à écrire son nouvel album… »

Cette action de repenti du PDG de Radio France a choqué une partie des auditeurs qui tenait la radio pour libre et indépendante. Lors de la manifestation du 1er juillet à 18 heures, Marie-Hélène Elbaz lance, au nom de l’intersyndicale de Radio France : « cette année la limite absolue a été dépassée. Nous disons stop. Stéphane Guillon et Didier Porte sont virés sans ménagement pour des raisons politiques ». Et n’hésite pas à parler de censure politique, « Radio France reste au service des citoyens et nous ne voulons pas d’une Radio d’Etat ». « Non, non, non ! » entonne la foule et Mme Elbaz, qui semblent parler d’une même voix. Enfin M. Guillon saisit le micro. Il parle peu en son nom mais imite le Président Sarkozy, dans un de ses exercices favoris : « Hees est un ami. Val aide Carlita à écrire son nouvel album… ». L'humoriste illustre ainsi le possible copinage qu’entretient le PDG de Radio France avec le Président de la République. Rappelons que M. Hees a été nommé PDG de Radio France par M. Sarkozy en mai 2009.

Didier Porte, quant à lui, se contente de décrire le comportement de son ancien patron Jean-Luc Hees « mépris des auditeurs, cynisme vis-à-vis des médias et brutalité envers ses collaborateurs ». Sur quoi l’humoriste avance un autre thème : l’art et la manière du licenciement. « C’est agréable d’apprendre son propre licenciement dans les journaux » dit-il en faisant allusion à l’interview de Jean-Luc Hees dans Le Monde du 23 juin.

Stéphane Guillon : symbole de la liberté d’expression ou martyre volontaire ?

Brigitte Baly fait partie des 2000 manifestants. Elle manifeste pour la première fois dans sa vie car elle ne se sent plus respectée en tant que citoyenne : « Pour moi Guillon et Porte sont deux symboles ». Aujourd’hui célèbre, Stéphane Guillon a toutefois du attendre un certain de temps pour connaître le succès. Et sa carrière à France Inter, si impertinente fut-elle, faisait partie intégrante de cette notoriété. En tout cas, la provocation est son fond de commerce : il emploie sa propre description de Nicolas Sarkozy comme slogan sur l’affiche de son show, il est « injurieux, il est vulgaire et il est méchant ». 

Il y a un humour ailleurs...

Dans un classement portant sur la liberté de la presse, la France n'arrive qu'en 43ème positionLe même cas s’est produit en Italie en 2002. Le comique Daniele Luttazzi a été licencié pour les mêmes raisons que Guillon/Porte. Au cours de son Late Night Show sur la RAI, il a critiqué l’action du Premier ministre Silvio Berlusconi. Ce dernier a qualifié l’action de Luttazzi d’abus criminel envers les chaînes publiques et proclame à la direction de la RAI que son devoir est de s’en soucier pour que ce type d’injure ne se reproduise pas…quelques mois plus tard, Luttazzi ne travaillait plus pour la RAI. En Angleterre, tout est différent pour les humoristes. Dans une culture profondément ancrée dans l’humour noir et la satire sociale, Channel4 passait en boucle des émissions humoristiques se moquant des politiciens sans qu’aucune sanction ne suive.

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Que Stéphane Guillon et Didier Porte soient allés trop loin ou qu’ils profitent de leur licenciement pour se montrer en martyr du système, c'est une question d'opinion. Mais ce qu'ont montré les nombreux manifestants, c'est que ce geste concerne le service public dans son ensemble, c'est-à-dire une radio libre et indépendante de l’Etat. De ce fait, les auditeurs et les employés de la radio ont lancé une pétition. Elle réunissait déjà 50.000 signatures avant la manifestation.

Photo: Stéphane Guillon: ©Siren-Com/Wikipedia