Stefan Strumbel : Heimat, c'est là où est ton cœur

Article publié le 11 février 2016
Article publié le 11 février 2016

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

[Interview] À travers une série de sculptures et d'installations diverses, l'artiste allemand Stefan Strumbel travaille dans son atelier, en Allemagne, sur le concept de « Heimat », c'est-à-dire l'endroit et l'état d'esprit que l'on associe avec son « chez-soi ». Quel est le Heimat des réfugiés qui arrivent en Europe ? Le Heimat peut-il être un endroit hostile ?

Salut Stefan, peux-tu répondre à cette question qui est également le nom de ton exposition : « what the fuck is Heimat? » 

Il n'y a pas de réponse simple à cette question. Pour moi, « Heimat », c'est un sentiment. D'un point de vue culturel, ce concept a très souvent un lien étroit avec la Forêt-Noire. Les premiers grands films allemands, comme Schwarzwaldmädel, sont également liés à ce concept, ce sont des « Heimatfilme » (films de terroir allemands). Le film précédemment cité a fait une telle publicité à la région que les gens ont fini par penser que le Heimat était un phénomène typique de la région et qu'il n'avait qu'un côté chaleureux. Pourtant, le Heimat, c'est quelque chose qui existe partout, tout le monde a besoin de ce sentiment d'amour et de réconfort. Même si on peut traduire le mot « Heimat » dans plusieurs langues comme en anglais (ndlr « homeland »), il est impossible de transposer les sentiments contenus dans le concept allemand de Heimat.

Heimat est donc un concept essentiellement bon ? Un lieu chaleureux et sûr ?

De mon point de vue et dans ce que mon art transmet, oui. Pourtant, on associe aussi le Heimat avec des côtés sombres de la vie. Par exemple, prenons la situation des 60 millions de réfugiés qui rejoignent l'Europe, ils sont forcés d'abandonner leurs pays d'origine, leurs maisons et de se trouver un nouveau Heimat dans un nouvel endroit. Du moins, c'est ce qu'ils espèrent. Une des sculptures de mon exposition représente un canot pneumatique marron en forme d'île. Cette île provient de mon enfance, j'avais l'habitude de m'y rendre en bateau avec mes parents pendant les vacances. Je m'y sentais en sécurité, et même heureux. Aujourd'hui, les jeunes réfugiés traversent les mers sur des canots pneumatiques et finissent par se noyer. Heimat est un concept différent pour chacun. 

Plusieurs objets exposés, que tu as créés dans le cadre de l'exposition « Heimat », présentent beaucoup de contradictions. Par exemple, prenons les coucous, caractéristiques de la région de Schwarzbald, pourquoi les avoir équipés d'éléments liés à la violence et au sexe ?

Les coucous symbolisent le concept de Heimat, on s'en rend compte en cherchant le mot allemand sur Internet. D'habitude, personne ne les remarque, alors qu'ils sont juste là. Dans mon art, je casse les conventions pour créer de la nouveauté. Je décore les coucous avec des objets inattendus. Je veux provoquer les gens pour qu'ils réflechissent à ce concept, à ce qu'il représente pour eux, et pour qu'ils se remettent en question par la même occasion.

Une de vos œuvres représente un repas de fast food. Le consumérisme est-il également un aspect du Heimat ?

Oui et non, car on ne peut pas acquérir le Heimat avec de l'argent. Pour ce qui est de la nourriture, les plats traditionnels régionaux peuvent être un composant du Heimat, tout comme les fast foods qui ont tous le même goût à travers le monde. 

Comment t'est venue l'idée de la série « Heimat » ?

Quand j'ai commencé ma carrière d'artiste, je faisais du graffiti. Grâce à cet art, je créais un espace où je me sentais bien, je le remplissais de couleurs, je le façonnais à mon image. Plus tard, quand j'ai commencé à voyager, les gens me disaient : « Tu viens de la Forêt-Noire, la terre de Bambi, là où la vie est simple ». Je répondais qu'on pouvait trouver son Heimat partout, même dans les pays où ce concept n'a pas de mot pour le qualifier. Mon objectif, c'est de transmettre ce sentiment de Heimat sous un aspect uniquement positif, comme l'amour, un sentiment auquel tout le monde a droit. 

Ton Heimat, c'est Offenbourg ?

J'ai mes racines à Offenbourg. Mes amis, ma famille et mon fils sont là-bas. J'y habite, c'est là où j'ai ma maison et tout ce qui est important à mes yeux. Mais mon Heimat peut être également à Berlin ou à Hambourg, parce que c'est là que je sors avec mes potes. Parfois, je ressens ce Heimat juste en allant dans un hôtel quelconque parce que j'y retrouve des odeurs que j'ai connues chez ma grand-mère quand j'étais petit. 

Pourquoi peut-on apercevoir une poubelle dans ton exposition ?

C'est le symbole de la consommation. Dans notre monde, tout est consommé et jeté en un clin d'œil : les relations entre les gens, les produits, les e-mails, etc. Nous devons prendre un instant et réfléchir à ce que nous jetons, faute de quoi nous risquons tous de perdre pied en nous débarrassant de ce qui a pu nous servir de repère dans la vie.

En jetant n'importe quoi, on jette aussi une partie de notre identité ?

Notre identité, nos sentiments, notre humanité. À cause de ce besoin de consommation omniprésent, et donc de jeter sans réfléchir, nous n'arrivons pas à nous rapprocher des gens ou à donner de la valeur aux objets.  

Le concept de Heimat peut-il être potentiellement dangereux ? Par le passé, les Nazis n'ont pas hésité à en abuser dans leurs discours xenophobes et nationalistes. Penses-tu que les partis d'extrême-droite, qui se rapprochent du pouvoir aujourd'hui, peuvent suivre le même chemin ? C'est déjà ce que fait le parti allemand AfD (Alternative für Deutschland) avec son slogan « Rettet unsere Heimat » [ndlr « Sauvez notre Heimat »]

Je me bats justement contre cette perception négative de Heimat avec mon travail, et contre l'utilisation de ce concept pour faire le mal.

Est-il possible de créer un Heimat pour les autres ? Nous pensons ici, par exemple, aux réfugiés qui arrivent en Europe.

Oui, nous devons les aider à se créer leur propre Heimat, ce lieu où ils se sentiraient en sécurité et acceptés. Tout le monde devrait pouvoir faire de même, c'est un gage de bonheur.  

Peut-on être limités par ce Heimat ? Peut-il être un genre de comfort zone, agréable et sûre, qui nous rendrait également paresseux et nous empêcherait de nous épanouir ?

Oui, le Heimat peut avoir cette dimension, mais ce n'est pas inévitable. Tu peux être ouvert(e) à la nouveauté, sans oublier tes racines, tes ancêtres, et tes traditions.

Plus de photos de la série « Heimat » ici.