Stand-up en Bosnie Herzégovine

Article publié le 27 septembre 2016
Article publié le 27 septembre 2016

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Ces jours-ci, le Théâtre Anti-Culture (ACT) "Alija Sirotanović" fête ses 10 ans d'existence sur la scène comique de Bosnie-Herzégovine. Malgré leur décennie d'expérience, ils se considèrent toujours comme des amateurs, dont le travail a été rehaussé par une approche satirique et comique des problèmes fondamentaux de la société, au travers de nombreux évènements et représentations.

Ces jours-ci, le Théâtre Anti-Culture (ACT) "Alija Sirotanović" fête ses 10 ans d'existence sur la scène comique de Bosnie-Herzégovine. Malgré leur décennie d'expérience, ils se considèrent toujours comme des amateurs, dont le travail a été rehaussé par une approche satirique et comique des problèmes fondamentaux de la société, au travers de nombreux évènements et représentations.

Les membres de l'ACT sont Dušan Jokić, Mirko Komljenović Mirkan, et Igor Kalaba, également auteurs de la sitcom “Sirotanovići” qui sera prochainement diffusée à la télévision. La raison pour laquelle j'ai décidé d'écrire sur eux est qu'ils sont une illustration parfaite de la scène de Bosnie-Herzégovine dans son ensemble, avec tous ses avantages et ses inconvénients.

En dix ans, je n'ai pas réussi à assister à une seule de leurs représentations; cette interview fut mon premier contact avec le célèbre ACT. Au détour d'une plaisante conversation nocturne dans le café culte "Rose", les membres du groupe ont répondu à mes questions - pourquoi Théâtre Anti-Culturel, pourquoi Alija Sirotanović, mais aussi beaucoup d'autres.

"Pourquoi sommes-nous connus comme le Théâtre Anti-Culturel? Parce que nous sommes toujours entourés par la quasi-culture, qui a été acceptée comme culture; et de nos jours, tout se fait appeler culture. Nous ne voulons pas participer à cela. Tant que la quasi-culture sera considérée comme une culture, nous serons anti-culture. Ensuite, nous nous faisons appeler Sirotanović, parce que nous venons d'un milieu populaire, et que Alija Sirotanović (mineur et icône du travail yougoslave) est un symbole du travail laborieux. Nous ne travaillons pas à la mine, mais nous travaillons dur. Le travail est nécessaire pour réussir.

C'est justement grâce à nos efforts que nous avons gagné ce public fidèle qui nous suit et assiste à nos spectacles. Nous voulons leur envoyer un message; pas un vrai message, car nous avons des bureaux de poste pour cela, mais leur montrer les problèmes de la société, et leur dire d'utiliser leur tête. A cause de cela, nos spectacles sont catégorisés comme de l'art socialement engagé. Nous nous voyons plutôt comme des éducateurs pour la société."

Le flot de pensées fut brièvement interrompu par un employé de la brasserie, qui apportait des fûts de bière, mais nous lui avons pardonné. La joyeuse soirée se poursuivit, et l'histoire d'ACT n'en était qu'à son début.

“Nos spectacles ne sont pas de l'humour superficiel, que l'on regarde, et que l'on moque, sans creuser le fond du sujet. Notre humour a un arrière-plan historique et social, qui a besoin d'être compris pour être drôle. Nous oserions bien dire que nous avons l'esprit Monty Python, mais nous ne pouvons pas trop comparer, car nous n'avons pas une population de 60 millions de personnes comme la Grande-Bretagne. Nous avons 4 millions de personnes dont un pourcentage quasiment inexistant qui lit, et a une bonne connaissance de l'histoire, de la sociologie, de la philosophie, ou d'autres domaines similaires.

Mais aujourd'hui, plus que jamais, la société a besoin de professeurs d'esthétique, et d'éthique. Ils sont seulement soucieux de sujets tels que la démocratie et les droits humains. Vous, est-ce qu'on ne vous a pas enseigné à la maison, à bien vous comporter, et à respecter les autres? A-t-on besoin d'en faire tout un plat? En tout cas, nous, oui. Mais personne ne vous parle jamais de beauté, d'art, ou de morale. De nos jours, le plus important est de faire des blogs ou des sites pour que les enfants voient des pénis, et la culture ne compte plus. Notre société a désespérément besoin d'une approche humoristique.

Quand il s'agit de parler de la scène "stand-up" moderne de Bosnie-Herzégovine, ACT la compare à la situation politique et sécuritaire en Afghanistan. La scène moderne n'a pas pour composants essentiels des "idées et des couilles". Au fil du temps, la déshumanisation a poussé l'humour, mais aussi d'autres arts, à la marge de la société. Nous avons eu "Top Lista Nadrealista" (la plus célèbre émission humoristique yougoslave) et aujourd'hui, nous avons "Kursadžije" (une émission humoristique plutôt mauvaise) qui se produit à Gelsenkirchen face à des yougoslaves, des souabes, ou des gens qui ont quitté la Yougoslavie et vivent maintenant dans toute l'Europe.

"En plus de la scène moderne, la plupart des gens sont divertis par des numéros superficiels comprenant "bite, chatte, merde et sein". Les choses vulgaires peuvent être drôles, mais là n'est pas la question. L'humour doit avoir un certain standing. Tout le monde se fiche de savoir de quelle couleur était ton vomi, ou quelle densité avait ta diarrhée. Même si ces choses sont drôles, elles ne sont pas humoristiques, et cela n'est pas pareil. Le mauvais humour, c'est comme un mauvais rapport sexuel ; on en rit, mais on ressent un vide, et c'est pourquoi nous "essayons d'avoir de bons rapports sexuels avec notre public."

Comme je l'ai déja dit, l'humour peut être une chose très sérieuse. A travers nos spectacles, nous essayons de dire aux gens : vous vous comportez comme des moutons. Si nous pouvions nous arrêter une seconde, et analyser la situation dans laquelle nous nous trouvons, nous pourrions réagir. Il faut en finir avec la peur de déranger. "Ne dites rien, cela pourrait empirer!" Nous ne pouvons plus nous plier, c'est le moment de se lever. Vous ne voulez pas penser, vous avez peur de penser! Réaliser que c'est mal ne fera pas empirer les choses. C'est mal, parce que vous pensez que ça ne l'est pas."

 Notre interview prit fin à peu près à ce moment, mais pour compléter cette étude d'ACT, je mentionnerais quelques détails supplémentaires. L'engagement social d'ACT ne se contente pas de mots, et de nombreuses actions humanitaires et évènements peuvent le confirmer. Le plus célèbre d'entre eux est sûrement l'exposition de lettres de refus "Si je pouvais travailler moins" (If I could work any less). L'exposition présente des dizaines de lettres de refus, que ACT a reçu des "grands maîtres du refus". Certaines d'entre elles étaient si belles qu'il aurait été dommage de ne pas les montrer à notre public. Toutefois, derrière cette naïveté apparente, cette exposition tente d'utiliser l'ironie, le sarcasme et la satire, pour mettre en lumière le problème majeur du chômage. Cette année, l'exposition s'est tenue pour la troisième fois, avec comme à chaque fois toujours plus de magnifiques lettres de refus, et est même devenue un phénomène régional..

"Puisque des gynécologues sont assis parmi nous dans l'assemblée, il est clair que nous sommes en train de nous faire niquer. On peut s'estimer heureux, cela aurait pu être des urologues", conclut ACT à la fin d'une soirée mémorable. Quant à nous, il nous reste à lever nos verres, à trinquer à leur 10ème anniversaire, et à leur souhaiter beaucoup de succès dans leur mission consistant à rétablir l'espoir sur la scène de Bosnie-Herzégovine, ainsi que dans la société, qui mérite plus que tout au monde une bonne dose d'humour sincère et humaniste.