Stammtisch avec Marcel et son orchestre

Article publié le 30 mai 2007
Publié par la communauté
Article publié le 30 mai 2007
Quel connaisseur du grand Ch’nord, quel amateur de carnaval et de hareng fumé ne connaît pas Marcel et son orchestre ? Né il y a déjà 20 ans à Boulogne-sur-Mer dans le Nord-Pas-de-Calais, Marcel et son orchestre se produit principalement en France et dans les pays francophones : Belgique, Luxembourg… « et qu’est ce qu’on a fait d’autre comme pays… ah oui, la Bretagne ! ».
Sans oublier pour autant de faire découvrir sa musique et sa tradition du carnaval à l’étranger : Canada, Hongrie, Espagne, Suisse.

Quelques heures avant leur entrée sur la scène du festival des Artefacts de Strasbourg édition 2007, nous nous faufilons dans la cours intérieure réservée aux artistes. Nous découvrons un personnage inattendu: pas de tenue carnavalesque multicolore, mais vêtu d’un jean et d’un t-shirt, Franck Vandekastel, chanteur du groupe, est méconnaissable. L’ambiance est détendue et bon enfant. Il nous parle de musique, de sa région et de ce qu’il attend de l’Europe.

Photo MarcelImagine-toi devant un public de jeunes bloggeurs européens qui ne connaît pas Marcel et son orchestre : comment présenterais-tu le groupe en une phrase?

Nous sommes des supers héros. C'est pour ça qu'on se déguise.

Pourquoi ce choix de nom de groupe ?

On a volontairement choisi un nom handicapant. L’idée était de savoir jusqu’où on pouvait pousser le handicap dans un monde essentiellement basé sur la frime, sur le paraître, sur l’attitude. Au départ, on est fan de rock n’roll au sens très large (reggae, punk…). Mais j’étais triste de constater qu’une musique que je pensais révolutionnaire et véritablement contestataire était devenue à ce point stéréotypée et caricaturale. Tu prends par exemple un groupe pop : je constate avec déception que les chanteurs pensent que pour faire intelligent il faut faire chiant et maniaco-dépressif. On va bientôt demander à tous ces groupes de s’inoculer la tuberculose pour faire plus sérieux et plus romantique.

Raconte-nous votre histoire…

Quand on a crée le groupe, je me suis dit qu’on allait peut être rire de tout ça. On a commencé par faire un collectif d’attentats fantaisistes : on a tout d’abord manifesté pour la suppression des moquettes murales et pour exiger une belle arrière-saison ; là on a aussi monté des associations pour le soutien aux gens qui habitent sur le pli de la carte. On avait découvert que si par exemple Roubaix, Saint-Omer ou Hénin-Beaumont n’étaient pas des grandes destinations touristiques, c’était parce que ces villes se trouvaient sur le pli du plan. Donc tu ne tombais jamais dessus. Il y avait quantité de combats comme ça qui nous semblaient nécessaires.

Et après on est devenu une multinationale, du jour au lendemain. On s’est réveillé un jour et on était devenu très célèbres. Et on s’est dit que quand on voit la réussite ça donne envie d’échouer. Actuellement on se demande donc si on ne doit pas splitter.

Où est ce que vous préférez jouer ?

Ah oui, les scènes, jouer sur une scène (rires). Dans la salle de bain c’est moins bien ; en plus c’est carrelé, ça résonne de partout. Et dans ma cuisine le son est détestable, j’ai un problème de voisinage.

Plus sérieusement : il n’y a pas de scènes particulières ! Les concerts ne sont jamais les mêmes au sens où tu ne te lèves jamais avec la même humeur, tu n’as pas la même forme physique, il ne fait pas le même climat et puis surtout tu n’as jamais le même public et les scènes sont à dimensions variables. Par exemple, lorsque tu as imaginé ton décor pour une grande scène et que tu te retrouves à jouer dans un club tu ne peux pas le monter. Finalement la proximité que tu vas trouver dans un club tu ne vas pas pouvoir la développer sur scène parce que le public va être à 5 mètres ; et finalement à 5 mètres tu t’adresses à une foule, alors que dans un club tu t’adresses à des individus. Les deux choses sont très grisantes et très différentes. Quand tu soulèves des gens, c’est très galvanisant ; ça te fait quelque chose de fou de voir une foule bouger en même temps, danser sur la même chose. C’est une expérience fabuleuse. Je n’ai donc pas de préférence, vraiment.

Et géographiquement, des lieux qui vous tiennent plus à cœur, comme le Nord ?

Non pas vraiment parce que le but c’est de voir s’il y a un peu d’universalité dans ce que tu dis. Ca ne sert à rien de vouloir chanter l’universalité, de vouloir sortir les grands sentiments humains et ne pas essayer de voir si ces sentiments humains sont transportables. Je ne vois pas comment je peux parler d’une situation à tel endroit si je n’y ai jamais mis les pieds, si je n’ai jamais rencontré ou touché les gens qui s’y trouvaient.

Comment êtes vous perçus lors de vos concerts à l’étranger?

A l’étranger on se rend compte qu’il y a toute une partie des textes qui ne passe pas. Et il est vrai qu’on est déguisé sur scène : tout le monde ne comprend pas forcément cette tradition du carnaval. Cela dit, je pense que l’esprit passe. Parce qu’on incarne ce côté débridé, ce côté compulsif. Moi j’aime bien le rock ‘n roll des origines avec son côté immédiateté, le côté urgence. J’aime toutes les musiques qui font un peu bouger. Et après l’idée c’est de se dire, sortons du cadre, lâchons nous, et je pense que ça, ça passe.

Pourquoi le choix du déguisement et le lien avec le Carnaval ?

Si on a choisi de se déguiser c’est que pour nous, il y a une grande tradition de carnaval dans le nord de la France. Le carnaval c’est un exutoire, c’est le moment où tu vas mettre à mal les codes de bonne conduite, où tu vas mettre en cause l’autorité, la religion et l’institution. On est dans une société de plus en plus lissée, de plus en plus conforme. Quantité de gens se rouleraient bien à terre, crierait bien, mais ont tellement peur du regard des autres, de ce qu’on va penser d’eux, que finalement ils ne se permettent plus grand-chose. Ce qui est fou c’est que même les lieux de concert qui étaient des lieux de défoulement deviennent aussi des lieux standardisés.

Quand tu vois le Charleston ou le Jazz, des musiques qui ont explosés comme ça, c’était très physique, très sensuel, très sexe. La façon dont les gens bougeaient… on ne se permet plus rien de tout ça ! On n’est plus dans la quête d’émancipation mais dans des quêtes de représentation.

Et nous, on n’est pas là pour représenter mais on est là pour dire aux autres : sortez du cadre, lâchez vous ! Au carnaval, tu ne peux pas être spectateur ; il faut accepter de participer, d’entrer dans la danse. Quand tu vas à une fête rien que pour être spectateur, tu ne t’amuses pas. J’ai du mal avec les gens qui essaient toujours d’être en parfaite adéquation avec l’image qu’ils se sont tricotés d’eux-mêmes et qui se mettent en spectateur de tout. Ils seront toujours parfaits, parce qu’ils ne font rien. Mais une statue aura toujours une belle pose. Bien évidemment il y a des moments où tu es gauche quand tu bouges mais il faut prendre le risque de bouger.

Quelle signification symbolique a eu pour toi votre concert d’inauguration de « Lille, capitale européenne de la culture 2004 »?

Je suis très content qu’on ne présente plus le Nord-Pas-de-Calais comme le conservatoire de la misère. Ca c’est un point qui me semble très important : montrer que Lille est une ville au carrefour de l’Europe, une ville dynamique, une ville riche et jeune (la plus jeune de France) et ça j’ai vraiment envie de le véhiculer. On a eu des expos absolument fabuleuses, des manifestations fabuleuses accessibles à tous, l’art était dans la rue. C’était véritablement excitant. Ca, j’ai vraiment envie de le saluer.

Marcel et son orchestre est-il un emblème musical du Nord-Pas-de-Calais ?

Non, je ne pense pas et on n’a jamais voulu être ambassadeur de quoi que ce soit. Je ne pense pas qu’on ait cette envie parce que c’est lourd à porter. Si tu le fais bien, tu es une institution, si tu le fais mal t’es un couillon. Et je ne veux être ni l’un ni l’autre.

Te sens-tu d’abord Nordiste, Français ou Européen ?

Je vais vous dire qu’on est de quelque part de toute façon. Je crois que c’est Lavilliers qui disait qu’on n’est pas d’un pays mais qu’on est d’une ville parce que l’endroit où je suis né peut m’expliquer. Il explique l’accent que je peux avoir, mes goûts alimentaires, il peut expliquer pas mal de chose, mais il ne m’oblige pas. Autrement dit, si demain je me sens bien à Caracas, je squatte à Caracas. Ces idées de frontières m’emmerdent profondément. Je suis internationaliste idéologiquement.

Quelle est l’importance de la région puisque le Nord-Pas-de-Calais est une région à forte identité comme l’Alsace ?

Ca c’est autre chose, j’ai envie de dire que l’identité ne doit pas être soluble dans un grand rêve européen ou un grand rêve internationaliste. Attention à l’uniformisation. Par exemple, tu vas jouer en Hongrie et tu te dis, tiens c’est amusant j’ai l’impression de jouer sur le périphérique de Lyon, j’ai l’impression d’être arrivé à Barcelone, je vois les mêmes enseignes. Cette mondialisation qui vise à tout uniformiser, je la désapprouve. Je trouve désastreux que tous les centres ville aient les mêmes enseignes et les mêmes boutiques, que tout le monde s’habille pareil et que de Pékin à Los Angeles en passant par Brest on soit tous fan de Madonna.

Il y a des spécificités culturelles et régionales qu’on ne doit pas perdre. Je crois qu’on doit parler encore 6700 langues sur la planète et malheureusement on n’en enseigne que trois ou quatre parce qu’on considère qu’il faut essentiellement enseigner les langues qui peuvent nous servir pour le commerce et pas pour l’enrichissement. C’est triste.

On considère par exemple qu’en musique, le vent nouveau vient uniquement d’Amérique du Nord ou d’Europe du Nord. Malheureusement aujourd’hui quand on te parle des autres continents, on ne te vend que la musique traditionnelle comme s’il n’y avait pas de scène actuelle là-bas. On veut bien parler d’Amérique latine mais parce que l’Amérique latine fait définitivement de la salsa, l’Afrique du djumbé ou des chants mélancoliques (griot). Et là tu te dis qu’il y a quelque chose qui ne colle pas dans tout ça. C’est pas correct de considérer que tu ne peux pas faire de rock ‘n roll – il y a des journalistes qui considèrent que le rock ‘n roll en France est une hérésie comme le Western en Allemagne. Ca m’emmerde. Je voudrais seulement que quantité de journalistes tournent sept fois la langue dans la bouche de leur copine avant de parler.

Que penses-tu qu’apporte ou peut apporter l’Europe à l’entité régionale ?

C’est difficile de savoir si un projet émane des fonds européens, du Conseil général, du Conseil régional, de l’Etat. Je ne suis pas spécialiste, la réponse est donc difficile.

Il y a une chose qui me tient à cœur mais qui reste complexe : c’est le rôle que peut avoir l’Europe pour garantir l’existence des langues régionales. Je suis républicain et je considère que la République est indivisible et qu’elle doit donner les mêmes chances à chacun. Je pense que le jacobinisme a donc été nécessaire en certains temps. L’identité régionale, c’est autre chose. Il faut la préserver. On doit pouvoir enseigner le picard, l’alsacien etc. mais évitons de faire des écoles picardes et alsaciennes. Faisons une vraie école de la République afin d’éviter qu’il y ait des écoles pour riches et qu’il y ait des écoles pour laissés pour compte.

A propos de l’Alsace justement, qu’est ce que la région évoque pour toi ?

Kartoffel… Et puis j’aime beaucoup le vin d’Alsace aussi !

Et je dois avouer qu’à chaque fois qu’on joue à Mulhouse ou qu’on fait un forum à Strasbourg, je demande si un jour quelqu’un pourra me faire faire une dédicace de Tomi Ungerer. Je suis un grand fan de Tomi Ungerer et je rêverais de le rencontrer. Il a fait des choses qui m’ont vraiment bouleversées. Même en ouvrage jeunesse, L’autobiographie d’un ours en peluche est à tomber à la renverse, c’est sublime. C’est un grand Monsieur.

Pour moi l’Alsace c’est aussi la Fédération Hiéro sur Mulhouse qui fait un beau travail pour la musique et le cinéma. Et en tant que militant tu sais aussi qu’ici il n’y a pas la loi 1901, qu’il y a la quantité de sociétés secrètes et sociétés incorrectes qui siègent ici. Ça parait toujours un peu bizarre. Strasbourg est une ville terrible, vraiment bien !

Est-ce que tu as senti quelque chose d’européen ici ?

Je suis très embarrassé avec ce principe européen. L’Europe évoque une quantité de choses plutôt troubles. C’est une idée qui est parfaitement louable bien évidemment et je trouve qu’il faut défendre une Europe sociale, mais ce n’est pas vraiment ce qu’on fait.

On a eu dans la construction européenne cet épisode du référendum. Je pense que c’est la première fois dans la construction européenne que le peuple français se documentait à ce point. On n’a jamais autant écrit et publié qu’à ce moment là. On ne s’est jamais autant réuni. Mais je regrette ce qu’on dit du référendum : ce n’est pas correct de dire que c’est un désaveu de l’Europe ou que c’est un repli identitaire. C’est le libéralisme qui a été condamné ce n’est pas l’Europe. L’Europe en soi est une idée qui est partagée par une écrasante majorité des français, mis à part ces vieux cons de réactionnaires. Je regrette qu’on ait été traités d’incapables, de frileux. Sous prétexte que les couches populaires ont peur de la mondialisation et de l’Europe, on parle d’identité nationale et on ressort les drapeaux pour qu’elles ne se sentent pas abandonnées. On en arrive donc au repli identitaire.

Pour les Etats-Unis par exemple c’est autrement plus simple : c’est un continent, c’est une langue. Avec des gens qui ont grosso modo immigré au même moment, qui ont construit une histoire commune. A l’inverse en Europe, nous avons des histoires très différentes. Alors, quels sont nos points de ralliement ? L’Europe ne doit pas être seulement une idée à laquelle on va nous faire adhérer parce que bien évidemment on a un fond de générosité, un fond d’humanisme et pour que les financiers nous baisent la gueule par derrière. J’aimerais que ces points de ralliement ne soient pas simplement économiques mais qu’ils s’expriment véritablement en terme de développement humanitaire et d’entraide. J’aimerais bien que ce ne soit pas qu’une question économique et monétaire.

L’Europe est une question nécessaire évidemment mais pour le moment, il faut me convaincre.

Par Yulia et Lena

Photo: www.aucoindubois.com