Stages non rémunérés: toujours plus d'inégalités sur le marché du travail

Article publié le 10 mars 2016
Article publié le 10 mars 2016

Si vous venez de finir l'université et que vous avez commencé à postuler pour un boulot, vous vous êtes sûrement dit:  Comment obtenir un job sans avoir déjà une certaine expérience? La réponse est simple: les stages. Pourtant, ils sont souvent non payés ce qui signifie que beaucoup doivent trouver une alternative. Les stages non payés ferment-ils la porte à une grande majorité de la société?

Si vous décidez de faire un stage non rémunéré, il vous faudra faire nombre de compromis. Kaisa Larjomaa (32 ans), originaire de Finlande, a effectué un stage très peu payé dans une ONG à Bruxelles en 2013: elle ne recevait que 500 euros par mois ce qui, là-bas, ne couvre même pas les frais d'un loyer moyen. Elle a finalement pu effectuer le stage en demandant un prêt à la banque, et également à son université en Finlande, en plus d'une bourse supplémentaire pour couvrir les frais de voyage. Son salaire était, quoi qu'il en soit, plus élevé que la majorité des offres de stage, quelque chose dont s'est souvenue Kaisa lorsqu'on lui a dit à son travail, comme elle l'explique selon ses propres termes, qu'elle "devrait s'estimer heureuse", la plupart des organisations ne te "donnent pas un seul centime". 

Stagiaire chez Human Rights Watch : toujours plus d'inégalités

En décembre dernier, un groupe de stagiaires de chez Human Rights Watch à Bruxelles a rendu public un rapport: “Les stages non payés chez Human Rights Watch: valons-nous donc si peu quand nous travaillons autant?" Ils ont également souligné l'ironie d'une ONG qui promeut l'égalité des chances dans le monde, alors que l'organisation elle-même ne le fait pas. Human Rights Watch se présente comme un employeur juste qui ne pratique aucune discrimination dans ses pratiques de recrutement et afin de pouvoir compter sur un personnel plus que qualifié, encourage la diversité au sein des candidatures. Néanmoins, à moins que vous n'ayez les moyens de vivre à Bruxelles, New York, Washington DC, Londres et Genève sans être payé, vous ne ferez jamais partie de ces candidatures privilégiées.Particulièrement au sein des ONG, vous ne pouvez obtenir un travail dans l'industrie que si vous avez effectué un stage auparavant. 

Le rapport a appelé à mettre un terme à l'exploitation des stagiaires de Human Rights Watch. En déclarant que l'organisation "peut et doit faire mieux que des organisations ordinaires...pour mériter sa réputation de symbole de justice".

Déplacer des montagnes en vue d'une opportunité

La solution pour pouvoir faire un stage non rémunéré est de prendre un petit boulot à côté, mais quand on fait 35 heures par semaine, c'est trop fatiguant et cela ne fera que nuire à votre productivité au sein du stage.

Aux Etats-Unis, Melissa Hutsell, 27 ans, de Californie, a dû faire face à ce problème durant ses études de premier et second cycle. Durant ses études, elle a été dans l'obligation de faire un stage, et comme elle l'explique, beaucoup d'étudiants aux Etats-Unis étudient et travaillent à plein temps. Cerise sur le gâteau: elle a dû ensuite prendre un stage au printemps 2010, non payé puisque personne n'offrait de rémunération. “ Cela a eu un impact assez important, je n'avais tout simplement pas assez de temps dans la journée pour pouvoir utiliser mon énergie correctement. Cela a nuit à mes performances et, au bout du compte, à mes études", a t-elle déclaré.

L'endroit où tu vis est un atout. Si vous vivez dans une grande ville qui offre de nombreuses opportunités, alors au moins vous n'aurez pas à payer le loyer, et si vous vivez chez vos parents, pas de frais supplémentaires. Sara Abbasi, 23 ans, du Royaume-Uni, a pu effectuer des stages non rémunérés en 2010 et 2104, dans une des villes les plus chères du monde, Londres, de cette manière là. Daria Sukharchuk, 24 ans, originaire de Russie, a pu faire un stage non payé à l'UNESCO durant l'été 2014, avant sa seconde année de Master à l'Université de Hambourg. L'Université lui a donné une petite subvention pour l'aider financièrement, et elle peut "s'estimer chanceuse du fait que Hambourg ne soit pas une des villes les plus chères d'Europe. Ce n'est rien comparé à Genève, Amsterdam ou Paris." Et elle ajoute, " Bien entendu, mes parents m'ont soutenue".

Les candidats qui ne viennent pas d'Europe doivent, en plus de tout ça, faire face au problème de visas et de finances supplémentaires. Daria n'a pas eu de soucis quant aux restrictions pour l'immigration mais pour pouvoir obtenir son permis de séjour, elle a dû prouver que ses revenus étaient suffisants et qu'elle disposait d'assez d'argent sur son compte bancaire. Pour faire un stage, il faut "être riche, avoir la bonne nationalité ou un permis de séjour, parce que je ne suis pas sûre que quelqu'un aurait pu venir faire un stage comme le mien exclusivement" explique t-elle.

Un environnement favorable, de la chance et une aide financière sont les ingrédients nécessaires pour pouvoir se permettre d'effectuer un stage non rémunéré. Cela fait beaucoup de choses à combiner uniquement pour pouvoir avoir de l'expérience. 

Fermer les portes aux stagiaires: quelles conséquences ?

Alors, que peut bien signifier fermer la porte à quelqu'un qui ne peut pas se permettre de faire des stages non rémunérés? Comme l'a fait remarquer Daria, "ceux qui viennent de l'étranger vont se battre encore plus, on est dans le pur élitisme. (…) Vous avez des personnes des pays en voie de développement, mais ils font partie de la haute société", affirme t-elle. 

Mais même ceux qui vivent en Europe seront forcés d'y "réfléchir à deux fois avant de postuler" raconte Sara, "les entreprises et les organisations peuvent passer à côté de personnes très talentueuses, simplement parce qu'un postulant très compétent est réticent quant au fait de poser sa candidature. Ce qui, au final, signifiera que ceux qui proviennent d'un milieu défavorisé laisseront passer des opportunités" et "se retrouveront en fin de compte à effectuer un travail de bureau qu'ils ne désirent pas réellement faire, mais qu'ils feront étant donné leur situation", ajoute t-elle.  

Ceci aura des conséquences à long-terme puisque les domaines de compétence tels que les médias et le journalisme sont privés de talents divers, parce que ceux issus des milieux moins défavorisés manquent d'expérience pour solliciter un emploi. "C'est un cercle vicieux et il semble bien que les stages non rémunérés en soient une des causes" conclut Sara.

Fermer la porte à ceux qui ne peuvent tout simplement pas gagner en expérience sans être rémunéré est une perte de candidats potentiels et "enferme dehors les gens qui ont besoin d'une voix", comme le stipule le rapport de Human Rights Watch. Un cercle vicieux qui peut facilement être rompu en intégrant simplement une allocation prévue à cet effet dans le budget et en mettant un terme à ce système d'inégalités. 

Corrigé par Danica Jorden