#Spanish revolution, ou quand la politique est descendue dans les rues

Article publié le 14 juillet 2011
Article publié le 14 juillet 2011
''Place Sol-ution Photo: Toni Juliá'' La bouche de métro de la Puerta del Sol à Madrid souhaite la bienvenue à un nouveau lieu : Place Sol.ution. Un lieu pour rêver et pour rendre possible un autre monde.
Un lieu où des milliers de personnes manifestent et où, depuis dimanche dernier, d’abord des dizaines puis des centaines d’entre elles campent à l’endroit qui est devenu l’épicentre de la #spanishrevolution. Ils en ont assez et sont indignés. Ils demandent une société plus égalitaire et un système politique qui ne soit pas subordonné aux pouvoirs économiques car l’Espagne, comme ils le crient dans leurs consignes, « ressemble à une démocratie, et ne l’est pas ».

Le mouvement 15M (15 mai) ou Toma la plaza (Prends la place) ou Acampada Sol (Campement Sol) change chaque jour de nom et de structure mais s’accroche bec et ongles au centre de Madrid. Justement parce qu’il n’a ni nom ni structure. Il s’agit simplement, bien que beaucoup voient derrière lui de complexes réseaux de conspiration, d’un mouvement citoyen non partisan de grogne sociale contre la direction démentielle qu’a pris le système politique qui leur tourne le dos et leur inflige des pénuries sous prétexte d’une crise économique qu’ils n’ont pas causée.

Bien que certains analystes et médias le comparent actuellement avec le Printemps Arabe, eux savent clairement que leur référence est la révolution pacifique d’Islande. Des jeunes, des étudiants, des stagiaires, des chômeurs, des personnes en situation précaire… mais aussi des familles, des grands-parents, des mères avec leur bébé ou des gens qui ont un emploi stable, car cette situation affecte tout le monde. La Puerta del Sol est devenue une agora hétérogène où toute sorte de gens débattent de la situation, pas autour de bières dans un bar mais en proposant des solutions. «J’ai rajeuni de 30 ans», dit un homme aux cheveux blancs durant l’assemblée de masse de 20h.

sol3.jpgNous ne sommes pas anti-système c'est le système qui est anti-nous, vous ne savez plus quoi faire pour nous faire taire

Une bouche futuriste du métro se retrouve totalement couverte de papiers portant la voix des manifestants. Il y a des feuilles et des feutres à ta disposition pour mettre ton cierge sur le sanctuaire des demandes sociales. « Nous ne sommes pas anti-système, c’est le système qui est anti-nous », clame une pancarte placée sous une énorme pub pour un shampoing qui couvre le façade de l’un des immeubles de la place et que les affiches de cette révolution particulière et pacifique ont cachée. C’est pour cela que personne ne parle d’anarchie ni de dynamiser les bases de l’État, mais de passer d’une démocratie bureaucratique qui prête la plus grande importance à l’économie capitaliste sauvage qui privatise les bénéfices et socialise les pertes à une démocratie participative dans laquelle tous les citoyens unis feraient partie de la solution au travers d’un changement de lois qui régulent la participation politique.

De la résignation à l’indignation

La crise économique a placé l’Espagne au bord du sauvetage de la part de l’Europe, il y a déjà presque 5 millions de demandeurs d’emploi dans le pays, le chômage des jeunes atteint 40%, les banques qui ont provoqué l’hécatombe mettent à la rue des familles qui ne peuvent rembourser leur prêt, la baisse du montant des aides et des pensions et l'augmentation de l'âge du départ à la retraite sont quelques unes des nombreuses mesures d'un gouvernement supposé être de gauche qui s'est rendu à la loi du marché. Une classe politique qui ne représente désormais plus les intérêts du peuple. Au cri de «Nous n'allons pas payer cette crise» et sous le slogan «Nous ne sommes pas des marchandises aux mains des banquiers», l'indignation est enfin descendue dans la rue. Dimanche dernier, la plateforme Democracia Real YA (Démocratie Réelle MAINTENANT) a rassemblé des milliers de personnes au cours d'une manifestation qui parcourait le centre de Madrid. Le gros du cortège était composé par une génération stigmatisée, qui a été baptisée ni-ni (qui n'a ni études ni travail) ou du botellón (boire dans la rue) mais qui est en réalité sur-diplômée, engagée, et qui supporte des emplois précaires et des conditions indignes pour s'en sortir.

Après la manifestation, de manière spontanée, une trentaine d'entre eux ont décidé de camper à Sol. Les premières assemblées ont eu lieu et le lendemain ils étaient déjà deux cents. Mauvaise image pour une place où passent chaque jour des centaines de touristes et dans une ville recouverte d'affiches de propagande pour les élections municipales et régionales qui ont eu lieu dimanche dernier. Profitant de la tranquillité de la nuit, la police a délogé ceux qui se rassemblaient pacifiquement pour leurs droits. Les vidéos de la répression policière brutale ont été diffusées par les réseaux sociaux à la vitesse de la lumière avec un message : «Aujourd'hui à huit heures Assemblée à Sol». La graine est semée.

sol4.jpg acampadasol est devenu un trendtopic mondial sur Twitter mais l'activisme ne s'est pas cantonné à Internet. Cette fois-ci des milliers de personnes se sont réunies autour de la statue de Carlos III à cheval et Sol s'est remplie de citoyens indignés de vivre dans un pays où l'on peut camper pendant deux semaine pour voir un concert de Justin Bieber mais pas deux nuits pour exiger des droits fondamentaux. Soudain, sortant de hauts-parleurs précaires une voix a demandé à toute la place de s'asseoir : « Camarades, l'Assemblée va commencer ». Sans sigles, ni partis, ni syndicats, ni collectifs, le peuple exigeant une démocratie véritable. Un groupe hétérogène avec des revendications hétérogènes mais unis par l'indignation, le ras-le-bol et la honte face à la corruption.

« Nous ne sommes pas une marchandise aux mains des banquiers »

Deux comiques d'environ 35 ans, vêtus d'un frac et brandissant tous deux un cigare parodient la posture des pouvoirs économiques. «Vous finirez tous par courber la tête » rient-ils, un cerceau à la main. Un homme distribue la liste noire des hommes politiques inculpés pour corruption présents aux prochaines élections et un autre en distribue une avec les salaires de quelques hommes politiques. Une fille distribue le programme électoral du parti anti-taurin. « Non, pas ici», c'est un mouvement non partisan qui demande seulement un vote responsable pour en finir avec la dictature du bipartisme qui règne en Espagne. On ne peut pas non plus boire de l’alcool sur la place, «aujourd'hui on donne la priorité à la révolution».

La statue de Carlos III est le centre logistique. A l'intérieur, il y a des plantes qui décore «pour rendre le lieu plus amical», dit Alicia, et tout autour se sont installées les différentes commissions de communication, alimentation, action sociale, nettoyage, infrastructure, organisation interne et extension. Sol ressemble à une micro ville auto-gérée, organisée par des volontaires et où tout le monde apporte ce qu'il peut. Sur un lampadaire, un carton indique les besoins les plus urgents : nourriture, couverture, étagères... La Ville de Sol dispose même déjà d'un service de garderie, d'un coin lecture et sur le petit bout de terre qui entoure les deux fontaines de la place on commence à cultiver un potager.

Un peu plus loin on trouve la commission d'information, où ils distribuent des pamphlets expliquant qui ils sont et pourquoi ils sont là, recueillent des signatures, donnent des informations sur ce qu'il faut faire en cas d'arrestation.

sol6.jpg Mais, de l'information sur quoi? Les médias et les politiques se sentent perdus devant ce mouvement social, sans tête ni lieder et qui demande quelque chose d'aussi basique que de rendre à la politique son sens pur de «la chose publique», ce qui concerne tout le monde. Au fil des jours, on travaille les propositions. «Nous sommes un mouvement qui se renouvelle constamment, nous ferons ce que demanderont les citoyens au travers des commissions et qui obtiendra un consensus pendant les assemblées» dit Lucía, du comité de Communication.

Ce mouvement regroupe des gens impliqués dans des luttes différentes et légitimes mais recueille principalement le cri populaire des dizaines de milliers de personnes qui descendent dans la rue partout pour dire stop à la dictature des marchés, stop à un système démocratique qui ne représente pas la population et stop au bafouement du droit du travail et des droits sociaux comme solution à une crise économique provoquée par les spéculateurs. Des minima démocratiques qui ne dépendent pas d'idéologies de droite ou de gauche, mais qu'il est intolérable de ne pas voir respectés.

Désobéissance civile légitime

«Nous résisterons mais nous n'utiliserons jamais la violence, nous sommes un mouvement de désobéissance civile pacifique», explique Laura, l'une des porte-paroles de la commission de Communication. Laura a 17 ans et ne donne pas son nom de famille pour souligner l'anonymat des manifestants. «Nous sommes seulement un groupe d'Espagnols qui manifestent ensemble mais de manière individuelle. Il n'y a absolument pas de parti politique derrière, nous sommes justement un groupe de citoyens anonymes, nous n'avons même pas de nom en tant que collectif, nous exigeons nos droits en tant que citoyens.»

Suivant la désobéissance civile légitime de Henry David Thoreau, le mouvement a fait la sourde oreille aux interdictions de la Commission électorale de se réunir durant la journée de réflexion précédant les élections. «Il ne s'agit pas d'une manifestation en faveur d'un parti mais d'une journée de réflexion pacifique et collective, ils ne peuvent pas nous interdire de nous rassembler au même endroit». Celui qui parle, c'est Jose, de la commission de respect, qui se charge de veiller à ce que le mouvement soit pacifique et respectueux et encourage les gens à ne pas tomber dans la provocation et à respecter la pluralité de pensée.

Pour représenter cette individualité, c'est-à-dire que les limites de l'identité ne se construisent pas en opposition à ceux de l'autre mais qu'il faut être uniques au sein de l'appartenance à quelque chose de supérieur, la journée de réflexion a commencé par un cri silencieux sur une place où se pressaient 30,000 personnes (selon la Police, ce qui laisse donc penser que le nombre pourrait monter jusqu'à 50,000).

sol1.jpg ''Démocratie tu me plais parce que tu es comme absente Ce soleil ne se couche plus''

Pendant ce temps, sur Internet a lieu une protestation parallèle au travers de vidéos revendicatives, comme celle qui rappelle aux policiers qu'eux aussi sont des citoyens, que ce qui se passe à Sol les concerne aussi et que leur rôle est de protéger les citoyens. Les réseaux sociaux s'embrasent eux aussi. Les nouveaux mouvements sociaux ont démontré que les moyens de communication traditionnels ne sont pas suffisants pour rendre compte des événements actuels car eux aussi sont au service des mêmes pouvoirs économiques que les politiques.

Madrid résiste, mais ce n'est pas la seule. Les citoyens ont commencé à camper dans les principales villes. De plus, la #spanishrevolution traverse les frontières et est en train de se transformer en un mouvement global, en une #worldrevolution avec des villes comme Berlin, Rome, Buenos Aires ou Sydney, entre autres. Même le seul espagnol vivant en Sibérie manifeste en solitaire en soutien au mouvement.

Bienvenue à l'agora

La véritable importance du mouvement 15M ne sont pas ses propositions concrètes de réforme, ni le réveil d'une société endormie par le conformisme, mais d'avoir changé la mentalité des citoyens et d'avoir déplacé le débat de la sphère publique vers l'espace publique. Ces jours-ci, aux coins des rues du centre de Madrid des centaines de personnes se réunissent dans différentes assemblées rendant à la politique sa signification première. Sol est devenue une vraie agora de réflexion communautaire.

Les impressionnantes vues aériennes des rassemblement à Madrid que recueillent les médias du monde entier montrent l'importance numérique du mouvement, mais la vraie #spanishrevolution se conçoit à chaque coin de rue. Il y a des groupes de travail de Politique, Économie, Féminisme, Environnement, Immigration, qui obtiennent un consensus pour les propositions qu'ils soumettrons ensuite à l'Assemblée Générale qui se réunit deux fois par jour sur la place.

Dans l'une des rues adjacentes à la place, une cinquantaine de personnes se réunissent pour débattre sur le thème de l'éducation, se protégeant de l'implacable soleil de la mi-journée. Au fil de l'après-midi, le groupe s'agrandit et finit par réunir presque 300 personnes. On met sur le tapis le modèle des écoles démocratiques, qui font des enfants les protagonistes de leur propre processus éducatif. Tout le monde s'assoit par terre et applaudit en langue des signes (en agitant les mains au dessus de la tête) pour ne pas interrompre les exposés et ainsi ralentir la discussion : «Bien,nous allons voter la proposition» indique au travers du mégaphone le modérateur de ce groupe de travail. Assis par terre, un jeune homme plus expérimenté dans ces pratiques démocratiques le corrige : «Dans les assemblées, on ne vote pas, on obtient un consensus». C'est normal, c'est là la première expérience d'assemblée pour beaucoup de ceux qui ces jours-ci ont récupéré les rênes du débats sur ce qui concerne tout le monde, et pas accoudé au comptoir d'un bar mais dans l'espace public.

sol2.jpg La délégation de la gestion des affaires publiques chez les professionnels de la politique avait vidé ce concept de son sens véritable. De cette façon, d'autres étaient les responsables de leurs échecs et c'est pour cela qu'on leur pardonnait le fait qu'ils profitent de leurs succès. Le système politique nous avait infantilisés, nous transformant en analphabètes politiques, réduisant la participation aux élections tous les quatre ans et nous expropriant de la responsabilité citoyenne. Citoyens sans cité, sans espace public, sans politique. Ce qui est en gestation à Sol est en fin de compte la même chose que ce qui se débat à la commission d'éducation : refaire du citoyen le protagoniste de son propre processus politique. Il n'y a besoin d'avoir aucune spécialisation ni professionnalisation. Il n'y a besoin de montrer aucun laisser-passer pour faire entendre ta voix et que d'autres l'écoutent respectueusement car en tant qu'animaux sociaux, nous sommes tous capables de politiser.

La commission d'extension du campement essaye d'étendre le mouvement à tout Madrid. «Il faut qu'on éteigne notre télé, on vit isolés, sortir de chez nous et parler avec les gens de ce qui nous préoccupe et de comment on peut s'aider et trouver des solutions.» dit un homme d'une trentaine d'années a un vieux monsieur qui acquiesce avec une étincelle d'émotion dans le regard. Rendre la parole aux places. Que le débat ne reste pas sur cette place-ci mais qu'il ait lieu dans chaque quartier, sur chaque place, de manière continue.

Même si tôt ou tard le campement de Sol s'en ira, le germe est déjà semé, et pas seulement à Madrid mais dans d'autres villes d'Espagne et du monde. C'est la récupération du sens commun, du sens du commun. Comme le clament les pancartes de Sol «ça ne peut pas s'arrêter». Pour le moment, aujourd'hui même, jour d'élections, il a été décidé en Assemblée qu'ils tiendront jusqu'au 29 mai, ce qui laisse assez de temps pour étendre le mouvement aux quartiers. La rue est à nous. La politique est à nous.

Texte : Paula Vilella et Cristina E. Lozano Traduction: Florence Calvez Fotos : Toni Juliá